21/01/2016

Construction à Genève : des grosses boîtes des grosses boîtes encore des grosses boîtes...

Ainsi, la population de Bellevue se révolte contre la construction de barres d'immeubles sur son territoire (cf. Tribune de Genève d'hier). En réponse à la croissance démographique et suite à des années et des années d'immobilisme, de nombreux projets de construction sont en cours dans le canton. Et reproduisent hélas les erreurs urbanistiques et architecturales qui sont devenues la norme depuis les années '50...


Le quartier prévu à Bellevue est effectivement une horreur. Mais c'est partout la même logique qui prévaut : des parrallélépipèdes alignés au cordeau, posés là de manière mathématique. Les plans de la nouvelle gare des Eaux-Vives ou du quartier de la Praille-Acacias font pareillement froid dans le dos : vilaines boîtes de béton posées dans un univers minéral, avec de vagues espaces verts rachitiques et cernés.

Un tel urbanisme est simplement pathogène, on le sait depuis longtemps et il pourrait être temps de commencer à en tenir compte!

Cette dérive cérébralisée des disciplines techniques s'observe dans tous les champs disciplinaires, conséquence d'une faiblesse épistémologique et de la compartimentalisation du savoir.

Ici comme ailleurs c'est une anthropologie qui fait défaut, c'est à dire une compréhension de l'être humain et de ses besoins tels que sa nature les configurent. Les architectes du projet de Bellevue mettent en avant des arguments disciplinaires : l'amas de grosses boîtes serait en heureuse continuité avec le bâti urbain, jusqu'au Palais des Nations. L'être humain répond :  qu'est-ce qu'on s'en fout si le quartier est vilain, qu'il ne fait pas bon y vivre et qu'il pèse d'un poids démesuré sur la commune?

Nous arrivons enfin à une période de l'histoire où nous pouvons penser et prendre en compte les caractéristiques qualitatives de ce que nous créons et générons. L'architecture et l'urbanisme s'intéressent aujourd'hui à l'intrication du minéral et du végétal, à la recherche de formes plus proches de la géométrie naturelle que l'angle droit, à des configurations organiques et non abstraitement utilitaires, à la question de l'inscription dans l'environnement naturel et humain.

L'univers tout en entier (de la molécule jusqu'à la galaxie) est construit selon certaines proportions mathématiques et géométriques. Les recherches de Gustav Fechner en psycho-physique montraient en 1860 déjà que pour des raisons mystérieuses, nous, êtres humains, percevons comme harmonieuses les formes construites selon ou inspirées de cette géométrie naturelle, et oppressantes les formes qui s'en éloignent.

Notre corps lui-même est bâti selon ces proportions. Sans aller jusqu'à y voir un dessein divin, il suffit de reconnaître qu'il existe entre notre corporalité et un bâti qui s'inspire de formes naturelles une indiscutable et bienfaisante affinité, même si elle reste inexplicable.

Notre civilisation technique a basculé gravement et lourdement dans une forme d'imbécilité (soit une faiblesse de la pensée). Les projets de construction en cours dans le canton de Genève relèvent encore massivement de cette imbécilité technique là où il conviendrait de saisir l'opportunité de rompre avec elle.

L'imbécilité est toujours numérale : les cahiers des charges (produits par l'administration) auxquels doivent se soumettre les architectes sont rien moins que soviétiques, dans la forme comme dans le fond. Tout y est défini, normé, imposé, au centimètre près. Les projets sont donc des emboîtements de contraintes numériques, rationnelles et sans âme. Brutalisantes de l'humain, de sa sensibilité, de son sens esthétique, de son besoin de relation à ses semblables et à la nature.

Les architectes et urbanistes emboîtent à leur tour le pas, ravis de produire des projets basés sur des concepts abstraits et cérébralisés mais simplement mauvais, voire nocifs, humainement.

Bien sûr les contraintes d’aménagement du territoire sont lourdes à Genève, mais ce serait excuse facile d'en prendre prétexte. Là encore, fait-il sens de délimiter au cordeau zones agricoles et zones résidentielles quand il serait possible en faisant des choix éclairés de combiner une agriculture vivrière de proximité (pourquoi pas sans poisons, de type permaculture, assurant un approvisionnement alimentaire de première qualité pour la population) et bâti harmonieusement intégré à l'environnement?

La technique permettrait de porter aujourd'hui une telle ambition de manière réaliste. Au lieu de cela, politiques sans inspirations et faiseurs tournés vers le passé nous livrent de nouveaux et affreux empilements de vilaines grosses boîtes,  comme si les naufrages urbanistiques du passé ne nous offraient aucun enseignement.

Une piste  -quel que soit le domaine considéré- pour surmonter l'écueil de l'imbécilité technique : que les commissions d'experts soient complétées à part égale par des représentants issus des sciences et pratiques humaines,  géographes, historiens, enseignants,  sociologues, anthropologues, psychologues, artistes. Une autre sacrée bonne idée réside dans l'expertise profane : un conseil d'experts constitués de représentants de la société civile peut faire un contre-poids de bon sens et de jugeote là où des experts enfermés dans leur science peuvent passer à côté de l'essentiel. Je pense qu'une mère de famille, un boulanger, un commerçant ou un policier peuvent avoir bien des lumières à apporter sur des choix urbanistiques là où rien ne dit qu'un ingénieur, un architecte ou un collège de fonctionnaires soient particulièrement avisés en la matière...

 

10:39 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | |  Facebook | | | |

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