02/06/2016

Vision pour Genève : sous les pavés la plage ?

Le débat politique touffu de notre Canton part un peu dans toutes les directions ; à tel point que l'on peine à trouver un sujet important qui ne soit pas instrumentalisé, pris dans le jeu des oppositions et des rapports de force. Pourtant, dans cette profusion, on discerne mal quelque chose qui relève d'une véritable vision pour la collectivité.

Savoir s'il faut plus ou moins de bagnoles sur les routes, d'entreprises multinationales sur notre sol ou de coupes dans les budgets n'est certes pas anodin. Mais aucune communauté ne connaît d'évolution digne de ce nom sans être portée par une vision fondamentale, une vision qui ait du souffle, qui concerne le sens et les valeurs, qui relève en quelque sorte de son âme.

La politique -et c'est un naufrage généralisé dans les démocraties représentatives- donne l'impression de ne plus savoir que gérer. Or ce ne n'est pas suffisant.


Nos sociétés connaissent une transformation brutale, que nous avons mal anticipée et dont nous ne prenons que très imparfaitement la mesure. Selon le mot si pertinent du philosophe Michel Serres, "il ne s'agit pas d'une crise mais d'un changement de monde".

Les lendemains se profilent dans des configurations radicalement différentes de celles que nous avons connues. Pour ne citer que cet exemple, non seulement le plein emploi est une réalité révolue, mais la prétention à le retrouver est elle-même devenue caduque. La situation dans dix, vingt ou trente ans, verra l'emploi au sens habituel rétréci comme une peau de chagrin, avec des formes totalement nouvelles de circulation économique.

Toute cette complexité, certes, est difficile à penser. Pourtant, notre époque est riche en penseurs de qualité, dans un registre enfin épuré de l'intellectualité dogmatique ou absconse. Des personnalités comme Edgar Morin nous disent avec sagacité comment il s'agit d'aborder la complexité pour éviter les erreurs de perspectives si dommageables du passé, et aider nos sociétés à accoucher d'elle-mêmes dans le présent.

La vraie question,  celle qui fait sens, serait : "Quelle Genève voulons-nous pour dans trente ans?"

Chaque ville, chaque région, a ses propres traits, un visage en quelque sorte, avec aussi un caractère, une sensibilité, et se voit ainsi connue et reconnue pour quelque chose d'unique.

On ne peut greffer sur une communauté un élan qui lui serait étranger ou antinomique. Il s'agit de la voir telle qu'elle est, avec ses forces et ses faiblesses, dans sa spécificité. Et de l'accompagner dans une réalisation qui ne peut se produire que pour autant qu'on la mette en valeur et qu'on s'y engage.

La constituante aura constitué un beau ratage, catalogue de principes sans souffle et sans âme, négociés comme au souk, alors qu'elle décrit une réalité et un projet de société qui, dans l'étendue des réalités humaines, est loin d'être insignifiant !

Une des caractéristiques les plus remarquables de notre collectivité est son ouverture sur le monde, traduite aussi dans sa composition qui la voit héberger des ressortissants d'à peu près tous les pays. Avec une capacité de coexistence et de relations communautaires assez stupéfiante.

La valeur que j'aimerais quant à moi voir promue par dessus tout serait celle-ci : que Genève soit identifiée et connue à travers le monde dans 30 ans pour son exceptionnelle qualité de vivre ensemble, de tolérance, d'inter-compréhension, de solidarité. Dans un contrat social fait de respect, de tenue, de responsabilité et d'engagement. Porté dans tous les lieux et les secteurs de l'espace public.

On objectera peut-être que, toutes proportions gardées, c'est déjà le cas. Eh bien soit, mais alors disons-le, professons-le, nommons-le comme une priorité de l'action publique et communautaire. Entretenons-le en conscience et en actions. Parce que cela importe essentiellement. Parce que c'est déjà en partie qui nous sommes, et au-dessus de tout : qui nous aspirons à être !

Les valeurs fondamentales (celles sans lesquelles "la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue") ré-émergent spontanément en cas de tragédie (comme dans les cas de catastrophe naturelle ou d'attentat terroriste). Les invoquer et en faire l'inspiration première de l'action publique permet une coordination sociétale que les délitements actuels rendent d'autant plus urgente.

Alors oui, plus ou moins de bagnoles, d'entreprises ou d'économies, mais au service de quoi et de qui, et pour quelle finalité ?

L'ère du contrat social bourgeois est finie. La révolution de gauche n'est plus à l'ordre du jour. Il s'agit aujourd'hui de favoriser l'émergence inévitable d'une économie mixte (publique, privée, communautaire ainsi qu'entre particuliers) qui vitalise la collectivité en générant du vivre-ensemble, de la qualité de vie, de la cohésion et de l'entraide.

Nous évoluons nécessairement vers de la gratuité. Des biens et services qui il y a peu étaient détenus pour le profit deviennent libres de droits ou d'accès. L'effondrement de pans entiers de notre économie verra de nouvelles formes d'échange, en grande partie démonétisées.

L'important est que ces bouleversements qui se profilent (le secteur bancaire en particulier continuera d'en faire lourdement les frais) puisse s'inscrire dans une évolution qui donne pleinement sens à qui nous sommes, ainsi que le goût de l'avenir. Que les pertes inévitables s'accompagnent de gains à leur mesure.

Les nouvelles générations montrent une qualité de construction et une habileté marquantes à cet égard. Ce monde de demain leur appartient déjà. Saurons-nous nous mettre à leur service au lieu de leur faire porter le poids de nos rigidités et de notre myopie, de notre goût insensé pour la mise en échec de l'autre en politique ?

Pour terminer, la nouvelle plage est un exemple de ce qui vient d'être évoqué. Le projet relève bien de valeurs fondamentales : donner un accès public privilégié à la somptuosité du cadre naturel. En dépit d'oppositions marginales, il a rallié un consensus autour d'une valeur qui transcende les rivalités. Et Genève sera sans aucun doute connu dans trente ans, entre autres, pour ce magnifique aménagement au service de la population!

Restent à construire des dizaines, des centaines de plages dans tout notre paysage sociétal.

 

14:05 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Genève, comme on le sait, est un canton de visionnaires. La classe politique genevoise n'en finit pas d'avoir des visions.

Écrit par : Patatra | 02/06/2016

Pourquoi dans "trente ans" Genève connue et identifiée dans le monde pour une qualité de tolérance, d'inter-compréhension et de solidarité dans un "contrat social fait de respect (femmes: musulmanes-objets) de responsabilité et d'engagement"?

Pourquoi pas dès demain les prémices ou l'aube d'un monde cultivant, pour tous, cette "petite espérance" chère à Péguy, notamment?!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 02/06/2016

Eh bien comme le dit l'adage pour avancer, notre regard doit être porté là où nous voulons aller, alors que nos pieds sont là où nous nous trouvons. Dans trente ans, la réalité aura prodigieusement changé : pensons seulement à 1985 ! Pas d'internet, pas de téléphone mobile, une immigration limitée grosso modo aux pays du Sud de l'Europe, peu de frontaliers, une démographie et des flux de mobilité bien en-deçà de ce qu'ils sont aujourd'hui, une civilité bien présente...
Bien sûr c'est maintenant que tout commence ou doit commencer ; pour éviter les discours creux ("Le changement c'est maintenant" de François Hollande)il s'agit de se doter explicitement d'une boussole. Nous avons à être aujourd'hui fortement prospectifs face à des changements qui vont nous bousculer encore plus. Et donc affirmer avec engagement et vigueur les valeurs qui nous guident.

Écrit par : Jean-Dominique Michel | 03/06/2016

Les commentaires sont fermés.