17/06/2016

Bien-être au travail : la dernière arnaque à la mode ?

Telle est la provocante proposition de Maxime Morand dans une récente chronique. Il souligne que "depuis que nous parlons de bonheur au travail, la souffrance et le burn-out n’ont jamais été autant au rendez-vous." Et avance que le travail et le bien-être sont "des pôles en tension et non en fusion". Que l'approche pseudo-humaniste qui consiste à prétendre s'intéresser au bien-être des collaborateurs tout en laissant le champ libre à des modes managériaux et des systèmes dénégateurs de l'humain est un sacré contre-sens...

J'aime bien Maxime Morand. Son parcours est sympathiquement atypique puisqu'après avoir été prêtre il est devenu responsable des Ressources humaines de plusieurs groupes bancaires, puis consultant indépendant. Son récent livre "Petit guide du leadership provoc'acteur selon Jésus-Christ" est un petit bijou. Si vous cherchez des sagacités parfois fulgurantes sur les entretiens d'embauche, l'inutilité des objectifs annuels, la communication efficace, la manière de faire exploser les double-contraintes, it's well worth the read !

Pourtant, tout en comprenant M. Morand dans ses objections dignes d'attention, j'aboutis à la conclusion inverse.


Parce qu'il y a bien-être et bien-être. Notre époque se caractérise en effet par une espèce d'injonction floue, insidieuse et à vrai dire impossible selon laquelle nous avons à nous réaliser et in fine à être heureux. Comme s'il s'agissait d'un bien à acquérir ou que l'on pouvait choisir d'être heureux comme on choisit de cuire des pâtes pour le souper ou d'aller jouer au badmington.

Les programmes d'entreprise visant à la promotion du bien-être sont évidement à risque de déboucher sur une injonction de cette nature à travers une espèce d'exigence de positivité, d'optimisme voire de béatitude. Ceux qui ne souriront pas seront stigmatisés comme inaptes au bonheur et se verront signifier de manière implicite ou explicite leur trahison contractuelle de l'idéal adopté pourtant "pour leur bien".

Le philosophe Fabrice Midal écrivait dans un de ses ouvrages que "la vraie santé n'a rien à voir avec le fait d'être malade ou non". La question du bien-être au travail ne peut s'envisager intelligemment que dans un tel dépassement d'un cliché produit par une société désorientée, en perte de repères avec nos réalités et de nos besoins humains.

Le bien-être n'a ainsi sans doute pas grand chose à voir avec le fait d'être heureux ou non. Les philosophes l'ont assez répété : le bonheur est un état fugace, qui apparaît certes parfois dans le jeu des vagues de la vie, mais dont on ne peut prétendre s'emparer sans le détruire aussitôt. Il est une grâce éphémère.

 

Vivre bien plutôt qu'être heureux ?

La question n'est donc pas d'être heureux, mais de comment nous vivons les fluctuations inévitables de l'existence. Comment nous vivons la peur, la colère, la tristesse, les contrariétés, les conflits, les malentendus... Avons-nous l'espace intérieur et extérieur de cette vie de notre humanité en nous, ou bien nous embarrasse-t-elle, nous fait-elle honte, ou nous met-elle dans la peur d'être attaqués par les autres? Trop emprisonnés dans des jeux relationnels de paraître et de façade, dans lesquels nous ne pouvons survivre que dans la répression féroce de qui nous sommes ?

Maxime Morand a bien raison lorsqu'il souligne qu'il n'y a jamais qu'un seul pôle à toute question, mais une tension entre des pôles antagonistes et donc paradoxaux.

Ceux d'entre nous qui ont eu le privilège de devenir parents l'ont vécu : quoi de plus contraignant que cette responsabilité d'une vie d'un autre à nous soudain confiée? Quoi de plus obligeant que cette disponibilité à assurer, nous privant à tant d'endroits de nos délectables habitudes de célibataires n'ayant de compte à rendre à personne de chaque rubrique de notre emploi du temps ?

Et pourtant, dans cette contrainte, dans cette servitude même (ah! ces réveils au milieu de la nuit !) nous pouvons faire l'expérience d'une liberté insoupçonnable, d'une plénitude touchant à la grâce.

 

Humaniser

Le bien-être au travail ne concerne donc pas une injonction perverse. Ce dont il est question, au-delà d'un cliché de wellness, c'est de l'humanité du collectif. Car c'est ainsi : en tant qu' humains, seule l'humanité nous convient et peut nous convenir.

Morand souligne bien l'ironie de vouloir s'occuper du bien-être professionnel au sein de systèmes qui se déshumanisent, parfois même avec des approches elles-mêmes déshumanisantes !

En revanche, on aura beau tourner la question dans tous les sens, c'est une des myopies saisissantes de notre époque de peiner à voir que plus une entreprise est vivante, humaine, intègre, compétente relationnellement, plus elle est performante, mieux elle fonctionne dans sa réalité d'espace de vie et d'action. Les théories du management le savent et le professent. Mais la mise en action tarde ou se fait avec encore beaucoup de timidité.

Bien sûr il y a les contraintes financières, de productivité, il est important de pouvoir fonctionner efficacement sans qu'une subjectivité débridée vienne semer le chaos. Mais à cette utilité il importe d'associer le souffle des valeurs et du sens, de la créativité, de la sensibilité, de la relation, de l'être-ensemble. Qui ne nous donne pas de garantie d'être heureux,  mais permet de traverser les turbulences et les tempêtes de la vie en respect de notre humanité.

C'est plutôt cette surdité à l'humain qui constitue la "dernière arnaque à la mode".  Les données brutes sont formelles : les conséquences du mal-être au travail augmentent de manière préoccupantes et sont d'une ampleur sans précédent. Dans certaines entreprises et institutions, elle est proprement dramatique, touchant en priorité des collaborateurs consciencieux, impliqués et motivés. Que l'on rend de surcroît individuellement responsables de difficultés trouvant (cela est démontré) pour l'essentiel leur origine dans les défaillances organisationnelles et structurelles !

La loi impose aux employeurs une claire responsabilité quant à la protection de l'état de santé de leurs employé(e)s. Que dire alors des organisations qui envoient par wagons hommes et femmes à l'arrêt de travail ou au burn-out ?

Il serait erroné de prétendre que l'ensemble des organisations y soient tombées ; les exemples ne sont toutefois pas rares, et une vague de fond avance à grande vitesse dans cette direction, amplifiée par les modifications en lien avec l'évolution technologique. La recherche montre qu'un cadre traite en moyenne deux cents emails par jour ! Est-ce nécessaire ? Est-ce utile ? Et surtout : est-ce humainement possible ?

La performance, la vraie, naît de l'envie. L'envie naît du sens. Le sens procède de l'humain. Ce n'est qu'en nourrissant ce besoin fondamental que les collectifs comme les individus peuvent atteindre une réelle excellence et donner le meilleur d'eux-mêmes.

Prétendre l'inverse, là est l'arnaque...

 

 

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