24/06/2016

Brexit, Eurofoot, esprit d'équipe et neurosciences...

L'Euro de football, en dépit d'une chatoyance du jeu assez moyenne, est comme toujours une occasion d'observer avec intérêt la qualité de l'esprit d'équipe des différents protagonistes. Cette notion, à la fois très naturelle et assez insaisissable, est au cœur de tous les processus humains puisque nous sommes des êtres tribaux . D'une micro-tribu de onze hommes sur un terrain (une trentaine avec les remplaçants et le staff technique) jusqu'aux péripéties du Brexit, c'est encore et toujours la question de l'appartenance et de la coordination interpersonnelle qui se pose.


Le football comme la politique est un jeu dont les résultats ne sont pas prévisibles. On peut bien sûr s'appuyer du des modèles probabilistes, mais le déroulement de l'action dans le réel est susceptible de connaître (les sciences du chaos nous l'enseignent) l'effet d'un "attracteur étrange", battement d'ailes de papillon ou détermination symbolique, qui vient mettre à mal la pure logique.

La construction d'un esprit d'équipe reste une quête du Graal de tout entraîneur, tant il est vrai que la créativité, l'efficience et la résilience du collectif en dépendent. Une équipe inspirée et solidaire disposera toujours des meilleures chances de parvenir à ses fins.

Que savons-nous aujourd'hui de cette  dynamique qui se joue dans tous les groupes d'appartenance dans lesquels nous sommes inscrits, du couple et de la famille jusqu'aux nations en passant par l'entreprise ?

 

La coordination mimétique

Largement sous-estimée, elle fait partie des nos aspirations les plus fondamentales en tant qu'êtres humains. Il y a une expérience en quelque sorte transcendante  dans les opportunités qui nous sont offertes de nous harmoniser dans un agir commun permettant le dépassement de soi et une forme de communion à un ensemble plus vaste.

L'individualité est alors subsumée dans une dynamique qui en retour potentialise ses qualités propres. La condition en est l'abnégation, elle-même conditionnée à une adhésion de valeurs.

Ce processus est médiatisé par les "neurones miroirs", ces structures cérébrale qui (selon la définition de Wikipédia) "présentent une activité aussi bien lorsqu'un individu exécute une action que lorsqu'il observe un autre individu exécuter la même action, ou même lorsqu'il imagine une telle action. Ils joueraient un rôle dans la cognition sociale, notamment dans l'apprentissage par imitation, mais aussi dans les processus affectifs, tels que l'empathie. Ils sont considérés comme une découverte majeure en neurosciences, constituant un élément central de la cognition sociale (depuis le langage jusqu'à l'art, en passant par les émotions et la compréhension d'autrui)."

Si les citoyens britanniques ont voté pour le retrait de la Communauté européenne, c'est bien parce qu'ils ne se retrouvent plus dans le sens et dans les valeurs du projet européen tel qu'ils existent aujourd'hui. On a supposé que la raison l'emporterait. Eh bien non, la raison ne l'emporte pas sur cette conviction intime qu'une cause en vaut la peine, qu'elle est digne d'abnégation, ou non.

On repérera bien sûr des lignes de fracture, notamment générationnelle. Celle qui me paraît la plus significative est que l'ensemble des partis politiques installés était favorable au maintien. Nous vivons un moment de l'histoire où la désynchronisation entre la classe politique et la population n'a jamais été aussi marquée. Nous pressentons que dans des pays comme la France, cette fracture conduit le collectif vers un réel risque de basculement, dont l’imprévisibilité des formes qu'il pourra prendre inquiètent.

L'Europe politique est en crise, évidemment. Assujettis à tant d'intérêts (les pratiques de lobbying y sont d'une licence invraisemblable, voyant même certains groupes économiques rédiger les textes de loi !) elle a perdu le sens de sa mission, qui est d'être au service des personnes et des peuples. Au double profit de groupes d'intérêts particuliers et d'une incontinence administrative et réglementaire qui aliènent irrémédiablement sa compétence identitaire.

 

Sens, valeurs, mission et marshmallows

La force d'un groupe est le produit d'une reconnaissance et d'une affirmation claire de valeurs et d'une cause noble. Les organisations en ont pris conscience, et l'époque voit ainsi une floraison de chartes, d'énoncés de mission, de textes proclamatoires qui sont sensés assurer ce soubassement symbolique et vital.

L'important en l'espèce est qu'ils soient justes, qu'ils reflètent effectivement le sens du projet commun, qu'ils fournissent une réelle possibilité d'adhésion identitaire. Combien de tels textes sont juste des "copier-coller" fournis par des consultants qui en font profession, recueils de principes généraux, qui perdent d'emblée toute légitimité en sonnant creux ou faux.

L'exercice, pour être fructueux, doit émaner des personnes concernées dans leurs propres termes. Il doit refléter qui ils sont, et surtout : qui ils veulent être. Non pas parce qu'on leur a dit que ce serait bien ; non pas parce que c'est ce qu'il "faudrait", mais parce que cela est leur vérité propre.

La recherche montre que les entreprises qui consacrent temps et ressources à parler des valeurs qui les animent et de la noblesse de la cause qu'elles poursuivent sont les plus performantes. Cet investissement apparaît d'ailleurs souvent comme une perte de temps pour des observateurs issus d'entreprises moins performantes ! On pourrait dire en quelque sorte qu'il s'agit de l'accordage de l'instrument collectif. On peut s'imaginer pouvoir faire l'économie du temps consacré à cela. Les fausses notes sinon la cacophonie en constituent le prix à payer...

Les équipes qui frappent les esprits et s'attirent la sympathie au cours de cet Euro sont (à l'image du Pays de Galles, de l'Irlande du Nord ou de l'Eire) sont très libres dans cette célébration identitaire. Les "nations" du Royaume-Uni (l'Angleterre moins que les autres...) affirment leur spécificité d'une manière libre et joyeuse, jusqu'au comportement de leurs supporters. Leur présence dans une ville est source de joie, de couleurs, de relations. Le fait que les mots à disposition pour le décrire fassent toujours un peu gentillet n'enlève rien à la force du phénomène.

En ce qui concerne l'équipe de Suisse, les valeurs affichées lors des matches contre la Roumanie et la France ont réjoui. On y a senti une révolte face au qualificatif de "petits Suisses", en particulier en référence à la claque prise au Brésil. Une révolte là aussi positive. Le match aurait pu être perdu, plus facilement que gagné. Ce qui comptait, c'était l'attitude, la concentration, la solidarité, l'état d'esprit, la possibilité de révéler et de vivre le talent dont cette équipe n'est pas privée.

Paradoxalement peut-être en apparence, la manière d'être importe toujours plus que le résultat comme préalable à celui-ci. Les joueurs vivent sur le terrain des moments existentiellement exceptionnels. C'est en se mettant au service de cette intensité, en s'employant à la vivre ensemble, et donc au service les uns des autres, que l'alchimie peut se faire.

La condition de la victoire est forcément le "nous". Sachant qu'une défaite vécue dans le "nous" restera encore une victoire (le huitième de finale perdu contre l'Argentine en fournit l'exemple). C'est une jolie métaphore : l'important ici comme ailleurs est de savoir si nous pouvons vivre la victoire comme la défaite avec un sentiment d'avoir donné, vécu, d'avoir été là, avec l'âme et les tripes.

Chaque équipe doit connaître précisément ses forces et ses faiblesses, se projeter dans la meilleure version qu'elle peut être d'elle-même, en trouvant le désir impérieux de la vivre.

 

I will survive

Il est amusant de nous souvenir que l'équipe de France championne du monde en 1998 avait fait du tube disco "I will survive" de Gloria Gaynor son hymne. Ce morceau, en apparence plus approprié à un défilé de Drag-Queens qu'à une virile équipe en quête de triomphe, a joué un rôle intéressant. D'abord parce que le parcours du combattant pour s'imposer dans une équipe nationale (et en particulier en France avec sa complexité multiculturelle issue de la colonisation) impliquait forcément d'avoir beaucoup "survécu". Ce dont il y est question avant tout est de la résilience, et donc du triomphe existentiel d'avoir été plus fort que les forces de destruction. Mais aussi de fierté identitaire, le morceau ayant été préalablement adopté par les causes de l'émancipation féminine et de celle des gays...

Avec aussi son côté ludique, dédramatisant, festif. Une équipe finalement assez peu flamboyante, un peu tâcheronne, a pu s'imposer en dépit de la pression de jouer à domicile.

Pour la Suisse, ce sont nos qualités propres en tant que peuple qui sont à mettre en avant. Avec tout l'apport de joueurs issus de diverses immigrations, qui apportent dans leur propre synthèse identitaire quelque chose qui reflète fidèlement la Suisse d'aujourd'hui.

Une de nos plus grandes chances en tant que peuple tient au fait que nous sommes toutes proportions gardées assez indemnes d'arrogance. Le complexe d'infériorité qui nous habite (parfois masqué par le "y en a point comme nous") nous conduit à une position humble, avec comme point de défi de tirer le meilleur parti de nos qualités. Comme nous n'en avons pas beaucoup et qu'elle sont assez discrètes, cela nous rend travailleurs. Non pas sans talents, mais travailleurs. On sent que l'équipe de Suisse se réalise bien dans cette valeur, qui est cruciale à sa performance.

Ne pouvant se reposer sur des individualités capables de faire la différence (trait qui devient souvent le talon d'Achille de grandes équipes), nous savons devoir nos chances au fait de retrousser les manches et de tirer ensemble à la même corde (cf. la paix du travail...) Du talent peut alors émerger.

Equipe de Suisse : 1 - Communauté européenne : 0 !

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