23/08/2016

Crise de l'autorité et révolution du savoir

Un thème lancinant de notre époque est celui de la crise de l’autorité. L’allégance traditionnelle aux personnes investies d’une fonction est aujourd’hui battue en brèche en de nombreux endroits. Chez nos voisins, Nicolas Sarkozy, jamais en reste d’un cheval de bataille pour assouvir son addiction au pouvoir (c’est neurologique, nous reviendrons sur cet aspect dans un prochain billet) se positionne dans le projet de restaurer une autorité forte.

Sans nier les difficultés réelles de cette évolution –notamment la perte de la contention de l’agressivité qu’assurait le respect "éthologique" de l’autorité- il convient de relever que la mesure du phénomène reste peu et mal prise. Parce que sa racine profonde n’est pas appréhendée.


Michel Serres nous donne ici encore une clé de lecture fondamentale. La révolution numérique s’accompagne inévitablement d’une révolution du savoir, à travers un double phénomène : tout d’abord, l’information que détenait de manière réservée certains corps de métiers ou classes sociales est aujourd’hui largement accessible.

Il est banal d’indiquer qu’un internaute un peu débrouillard aura tôt fait de consulter, par exemple, la littérature médicale la plus pointue sur tout problème de santé qu’il pourrait avoir et donc partira à pied d’égalité d’information avec son médecin, voire au-dessus si celui-ci est hors de son champ d’expertise ou ne s’est pas tenu au fait des dernières recherches. Ce qui n’élimine évidemment pas la question de l’usage de l’information, pour lequel la position du médecin reste en vocation d’autorité.

Ensuite (cela vient d’être dit) la vitesse d’acquisition de nouvelles connaissances par la mise en réseau de la recherche mondiale est simplement prodigieuse. Nous en voyons les effets principalement au niveau technique, par exemple dans l’évolution de la qualité et des possibilités des smartphones. Mais cette évolution concerne tous les aspects du savoir.

Dans le domaine de la nutrition, les recherches tombent en avalanche pour montrer les corrélations entre les habitudes alimentaires et les problèmes de santé. Les médecins (que leur formation outille très mal à tenir compte de cet aspect) l’ignorent généralement, les autorités sanitaires en charge d’émettre des recommandations sont en décalage grave avec l’état actuel des connaissances, et nous avons ici une situation où l’autorité est inversée : le même internaute pointu en saura vite beaucoup plus que son médecin.

 

Une autorité fondée sur la compétence

Michel Serres relève que dans ce monde « horizontalisé », où plus aucun groupe n’est propriétaire d’un savoir qui lui serait réservé, l’autorité ne peut se construire que sur la compétence. Et non plus sur une hiérarchie de position.

Car le fait est : un enseignant passionnant parce que passionné, un policier posé, un manager visionnaire et inspiré, un politicien intègre et apte à penser le réel hors des clichés éculés du passé, garderont toujours une capacité à faire autorité. C’est à vrai dire même la seule voie pour échapper à la très piètre alternative de la déliquescence terminale du contrat social ou de la résurgence d’un autoritarisme pathologique.

Et c’est là hélas où le bât blesse : les responsables politiques par exemple restent dramatiquement marqués par des manières obsolètes d’appréhender le réel. Façonnés par leurs cultures issues du XIXème siècle, ils pensent en hommes et femmes du passé un présent qui serait à concevoir dans la connaissance actuelle aussi bien que dans la perspective du souhaitable et du possible dans un horizon de 30 à 50 ans.

Ne soyons pas pessimistes cependant. De nombreux indices (Brexit, élections présidentielles américaine et française) montrent que la démocratie représentative et les systèmes de pensée qui s’y expriment atteignent une limite probablement terminale. Notre système économique et financier atteint lui aussi un état de crise par les dégâts qu’il produit sur les personnes, les populations et l’écosystème, ainsi que l’absurdité qui le meut. Continuer à vouloir aveuglément faire plus de la même chose serait rien d’autre que suicidaire.

 

L'évolution à venir

On peut tabler toutefois sur les gains d’intelligence que la révolution du savoir entraînera inévitablement : à mesure que les connaissances éprouvées apparaissent et s’accumulent, le temps des systèmes inefficaces et incompétents est compté.

Deux pistes paraissent fondamentales à cet égard : en premier, la nécessité d’inclure dans le modèle économique les coûts induits. Lorsqu’un produit, manufacturé à bas prix, de manière polluante, à l’autre bout du monde, parvient sur un étal après une libération massive de toxicité en cours de route (particules fines du diesel, par exemple, soit des dizaines de milliers de morts par an en France), son prix doit contenir la réalité des dégâts qu’il provoque dans son sillage. Rappelons en l’espèce que le coût annuel de la pollution atmosphérique en France s’élève à plus de 100 milliards d'euros (!) selon une enquête du Sénat. Reporté évidemment sur le citoyen en l’état, à travers la charge fiscale…

La seconde, la stimulation de l’intelligence collective. Nos manières de nous organiser et de fonctionner restent largement médiocres, tous secteurs d’activités confondus, même dans des domaines qui se considèrent comme hyper-performants. La recherche en la matière montre que le développement de cultures d’entreprise de qualité permet d’augmenter de manière significative la productivité et la performance en faisant baisser les niveaux de stress et donc un ensemble de coûts induits.

Quelle est aujourd’hui la compétence opérationnelle réelle des administrations publiques, des instances parlementaires et de gouvernement, de la justice, des entreprises ? N’importe quel observateur impartial admettra qu’elle est bien en deçà non seulement de ce qu’elle pourrait être, mais aussi de ce qu’elle aurait à être.

Bonne nouvelle, donc. Un vrai changement est non seulement nécessaire mais encore possible. Mais à la condition de sortir de la répétition des mêmes erreurs, et donc des mêmes logiques inaptes à faire autorité parce qu’insuffisamment compétentes.

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Commentaires

Va-t-on finalement arriver à la décroissance?

Écrit par : christophe | 23/08/2016

Ceux qui sont savants parfois sont dits pédants.
L'autorité est une chose, le "repère" en est une autre.

Le bon sens, la bonne direction.

Cohérence par le fait est fiabilité
Fiabilité apporte confiance

Confiance abandon

Abandon comme le bébé dans les bras de sa mère

Bernard Werber en ses écrits suggère trois mots:


COOPERATION RECIPROCITE PARDON


A l'attention d'adultes non infantiles mais responsables

Écrit par : Phébé | 23/08/2016

Ah oui, la pédanterie n'est pas à confondre avec la compétence, je suis bien d'accord avec vous :-)

Et j'adhère à cette idée que la cohérence assure la fiabilité et donne confiance, naturellement. C'est le besoin principal de notre époque en quelque sorte.

Quand Sarkozy entend restaurer l'autorité, encore faudrait-il au préalable qu'il ait lui-même une autorité crédible.

Écrit par : Jean-Dominique Michel | 24/08/2016

Monsieur Michel,

Qu'appelez-vous exactement ... "compétence opérationnelle" ?

Et quelles différences avec une ... "compétence opérationnelle réelle » ?

Écrit par : Chuck Jones | 24/08/2016

Merci pour votre commentaire. J'ai tenté d'y répondre dans un nouveau billet !

Écrit par : Jean-Dominique Michel | 25/08/2016

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