30/08/2016

La révolution copernicienne du microbiote

Repérer dans les découvertes récentes ce qui va modifier durablement notre vision du monde est un exercice passionnant. L’humanité progresse ainsi par seuils, avec un temps de latence inévitable entre les nouvelles connaissances scientifiques et leur intégration dans la mentalité collective.

Parmi les champs de recherche hautement significatifs du domaine médical, il en est deux dont on parle encore peu mais qui vont révolutionner notre manière d’appréhender notre santé aussi bien que notre vision du monde.

La première est l’épigénétique, soit la manière dont notre mode de vie (relations, pensées, émotions, histoires de vie, habitudes) impacte notre corps en stimulant ou modérant l’expression de notre capital génétique. Celui-ci ne compterait qu’à hauteur de 15% dans cette expression, le reste dépendant de cette partie modulable et sensible relevant de notre expérience de vie.

La seconde est la découverte de l’importance du microbiote.


Autrefois nommé « flore intestinale », il s’agit de ce bon kilo de micro-organismes, composé de plusieurs centaines d’espèces (pour l’essentiel des bactéries) que nous hébergeons dans notre système digestif. Une population estimée selon les dernières évaluations à environ 40'000 milliards par personne, soit près de 5'400 fois le nombre d’être humains vivant sur terre ( !) Plus que le nombre de cellules dont notre corps est lui-même constitué…

Les progrès de la recherche (et notamment le séquençage du génome) ont permis d’établir une cartographie du microbiote. Et de corréler les variations de celui-ci avec notre état de santé, en particulier un ensemble de pathologies.

La composition du microbiote dépend en effet de plusieurs variables. Elle commence dès la naissance, l’accouchement naturel assurant dès le passage du bébé dans le vagin maternel un premier ensemencement bactérien. Elle se poursuit ensuite à la faveur des environnements auxquels nous sommes exposés.

Le microbiote participe à notre propre vie de manière très directe. Cela fait un certain temps déjà qu’on connaît son implication dans la digestion de certains aliments que nous sommes incapables de dégrader nous-mêmes (comme les polysaccharides complexes dont les fibres alimentaires, nécessaires à la synthèse de certaines vitamines).

Biologiquement, il s’agit d’un cas de mutualisme, soit d’une situation où l’hébergeur et la population hébergée en retirent tous deux des avantages.

Les avancées de la recherche en montrent bien d’autres en lien avec notre compétence immunitaire et notre santé psychique, à travers son impact sur la production et la régulation de certaines hormones et neuro-transmetteurs.

On a pu également corréler certains déséquilibres du microbiote (dysbiose) avec un ensemble de pathologies dont le diabète de type 2, les maladies cardio-vasculaires ou les états inflammatoires chroniques.

 

Etes-vous un bon ou un mauvais hôte ?

La situation de mutualisme implique bien entendu une relation : autant la composition et l’état de notre microbiote nous influence, autant nos propres modes et choix de vie impactent la vie de notre microbiote.

Parmi les facteurs les plus évidents se trouvent impliqués nos choix alimentaires et notre état d’esprit.

Le microbiote étant naturellement diversifié, on observe qu’une alimentation saine (l’alimentation végétale de qualité étant la plus favorable) stimule la croissance et la vitalité des bactéries saines et utiles tout en contenant les souches défavorables. A l’inverse, la « malbouffe » est un véritable festin pour les mauvaises bactéries et impacte négativement les bonnes !

La nutrition est un domaine qui reste très ignoré des médecins, alors que les instances officielles chargées d’informer la population restent quant à elles lourdement soumises à des contraintes politiques pour éviter de desservir des acteurs économiques comme les producteurs de lait et l’industrie agroalimentaire.

L’analyse des données récentes confirme que l’adoption par l’ensemble de la population d’habitudes alimentaires favorables (à nous-mêmes et à notre microbiote) pourrait diminuer dramatiquement la prévalence de certaines maladies parmi les plus tueuses et les plus coûteuses. Cette affirmation a l’air excessive ? Méditons alors le fait que certaines populations ignorent totalement les maladies cardio-vasculaires du fait de leur régime alimentaire. Alors que dès qu’elles adoptent le régime occidental habituel, ces pathologies se développent rapidement.

A un niveau personnel, nous pouvons de manière amusante (mais aussi utile) nous demander si nous sommes de bons hôtes, si nous créons des conditions favorables pour notre microbiote, qui en retour nous apportera tout un ensemble de bénéfices pour notre santé.

 

Révolution copernicienne ?

C’est là que se profile le bouleversement épistémique que nous évoquions en titre. Depuis sa découverte au XVIIème siècle, le monde microbien nous est apparu comme dangereux et hostile, puisque responsable de nombreuses maladies dont certaines ont eu un impact dramatique sur les populations humaines. Toute une logique de combat et de stérilisation en a résulté, certes parfois indiquée, mais paradigmatiquement erronée. On distinguait en tout en pour tout entre bactéries nocives et bactéries inoffensives. Bref, un monde inquiétant dont il n’y avait rien à attendre, juste à savoir l’exterminer au besoin.

Cette vision se complexifie aujourd’hui : notre état de santé dépend intimement (au plus intime de nos boyaux !) de la relation que nous entretenons avec lui. Et notamment de l’alliance que nous créons avec ses souches qui nous sont utiles pour éviter ou contenir celles qui nous nuisent.

Cette découverte s’inscrit dans l’évolution actuelle de notre vision du monde. Si nous avons développé des postures écosystémiques prédatrices (la Terre est un écosystème que nous pouvons exploiter à notre guise) nous devons aujourd’hui revenir à une posture plus humble, notre survie en tant qu’espère en dépendant plus que probablement.

De ce point de vue (c’est choquant du point de vue de notre narcissisme, mais incontournable existentiellement et spirituellement) nous sommes une créature en relation avec d’autres créatures au sein d’une Création. Pas besoin de conviction religieuse pour accepter ce constat, c’est une donnée incontestable de la biologie aussi bien que de notre expérience subjective, puisqu’aucun de nous ne s’est créé : nous sommes arrivés sans l’avoir demandé et sans en avoir choisi les modalités dans l’existence humaine.

La beauté de la découverte de l’importance vitale de notre relation avec le microbiote, c’est qu’elle confirme (si besoin était) que notre intérêt propre va avec celui des créatures autour de nous et en nous, avec lesquelles nous sommes irréductiblement en communauté de vie.

Esquiver cette dimension ou la combattre revient à scier la branche sur laquelle notre espèce est assise…

Enfin, pour terminer sur une touche pittoresque, souvenons-nous des médecins de la Cour qui, sous Louis XIV, humaient les royales selles pour s’enquérir de la santé du monarque. Eh oui, on y revient donc à la faveur des avancées de la recherche la plus pointue…

On affirme même (mais l’assertion est contestée) que la phrase « Comment allez-vous ? » viendrait de là et signifierait : « comment allez-vous à selle aujourd’hui ? » Ce qui est désormais certain, c’est que si vous demandez à une relation : « Comment se porte votre microbiote ce matin ? » vous vous enquerrez pertinemment de son état de santé… et de sa capacité de relation avec le monde !

 

 

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Commentaires

Vu sous cet angle et avec la prolifération stupéfiante de ces deux derniers siècles nous pourrions imaginer la race humaine comme une algue qui infeste les eaux d'un lac et perturbe son équilibre.
Et comme la maîtrise de l'épigénétique et la compréhension du microbiote nous promettent une espérance de vie toujours plus grande, nous n'avons pas fini d'infester le monde. Jusqu'au jour où il nous expulsera comme une tumeur ou un abcès qui explose.

Écrit par : Pierre Jenni | 30/08/2016

Cela me fait toujours plaisir de vous lire et c apprendre pleins de choses passionnantes.merci
Serge

Écrit par : godel | 06/09/2016

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