22/09/2016

Vous reprendrez bien un peu de Sarkhollande ?!...

Le scénario redouté se précise : il est fort probable que le choix donné aux électeurs français se résume in fine aux deux derniers présidents, dont à peu près plus personne ne veut. Avec cette particularité que tout se jouera au premier tour, comme en 2002, celui qui passera l’épaule se retrouvant dans un second tour forcément gagnant face à Marine Le Pen.

Mais comment comprendre que les Français puissent avoir à élire un des deux sortants en qui ils n’ont plus confiance et qu’ils ne souhaitent pas voir au pouvoir ? Food for thought tout de même !


Bien sûr, Juppé peut l’emporter sur Sarkozy au cours de la primaire. Le verrouillage de l’appareil du parti par le second rend toutefois l’aventure peu aisée pour le premier, malgré son avantage dans les sondages.

L’histoire récente abonde ainsi de situations où des hommes politiques plus sérieux et plus crédibles, qui auraient assurément conduit la France avec plus de rigueur et d’intelligence que ceux qui ont été élus, se sont retrouvés éliminés en dépit d’une avance confortable quelques mois avant l’élection.

Comment appréhender que les hommes politiques les plus à même de bien gouverner (je pense bien sûr à Jacques Chaban-Delmas, à Raymond Barre, à Michel Rocard, Jacques Delors, Alain Juppé ou même François Fillon dans une certaine mesure aujourd’hui), parce que relativement intègres et ayant un réel sens de l’Etat autant que du bien public, aient un handicap apparemment rédhibitoire dans la course à la plus haute fonction ?

Michel Rocard, on s’en souvient, s’était épanché vers la fin de sa vie, relevant que François Mitterrand « n’était pas un honnête homme ». Ses propos avaient suscité un tollé en dépit de leur exactitude, et on peut assurément en dire autant de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Les observateurs avisés soulignent que les deux derniers s’épient avec une fixation obsessionnelle. Et que la fin propre et enragée de l’emporter sur l’autre prime de facto sur toute autre considération.

Donc : quel est ce facteur qui donne un avantage concurrentiel aux « pas honnêtes gens » ? Et qui les fait lutter envers et contre tout pour s’imposer, fût-ce au détriment du succès de leur camp et du bien du pays ?

Quelques éléments de réponse possibles…

 

Bonjour psychopathologie

La psychopathologie du pouvoir n’est pas vraiment un thème nouveau. On connaît les grandes analyses résumées par Pascal de Sutter[1] il y a une dizaine d’années : « Il faut être suffisamment mégalomane pour viser les sommets, quelque peu paranoïaque pour faire face aux trahisons et plus ou moins psychopathe pour éliminer ses adversaires. »

Il est vrai que la triade, qu’on retrouve chez les « pervers narcissiques », est redoutablement efficace dans les jeux de pouvoir. Après, il est bien sûr question de dosage ; toutefois ces traits sont en eux-mêmes problématiques au regard de la res publica. Notamment en ce qu’ils entraînent que l’agenda personnel est toujours prioritaire, ce qui pervertit l’usage de la fonction[2].

Aux Etats-Unis, la personnalité de Donald Trump fait débat. Ses outrances combinées à une singulière désinhibition ont conduit à un profiling mettant en lumière de possibles traits délirants[3]. La question est toutefois si sensible (« peut-on poser un diagnostic psychiatrique public sur un candidat à la Maison Blanche ? ») que l’Association des Psychiatres Américains a explicitement demandé à ses membres de s’abstenir de toute prise de position en la matière.

Ce n’est pourtant pas anodin, tout casse-gueule que ce soit… Est-il vraiment souhaitable de ne pas aborder les caractéristiques psychiques d’un possible président de la nation la plus puissante, ayant un bouton d’attaque nucléaire à portée de la main ? On ausculte bien les candidats sous toutes les coutures quant à leurs positions politiques, et depuis peu leur vie privée. Est-ce moins raisonnable de s’intéresser aussi à leurs caractéristiques psychiques ?

Un autre ordre de causalité est désormais proposé à travers les neurosciences : le fait d’être au pouvoir entrainerait une véritable addiction à la dopamine.

 

Quand le cerveau fait « boum » !

On connaît l’adage de Lord Acton selon lequel « Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument ».

La facilité avec laquelle des personnalités authentiquement sociopathes et psychopathes, tuant avec la facilité avec laquelle d’autres éternuent, sont parvenues à dominer des pays tout au long de l’histoire interpelle évidemment. La question ici est de comprendre comment des responsables qui -Dieu merci !- ne relèvent pas d’une telle gravité en viennent malgré tout à des distorsions cognitives et émotionnelles importantes les conduisant à s’accrocher au pouvoir envers et contre tout. Et profiter, nous y reviendrons, d’un système qui les favorise.

Nous avons même connu dans notre modeste République des situations où des Conseillers ou Conseillères d’Etat sortants, largement désavoués par la population, se sont malgré tout présentés en position défavorable, courant vers l’échec.

Quel est donc ce facteur qui brouille une analyse aussi simple que celle d’un handicap insurmontable et précipite les concernés dans un mur cinglant comme aboutissement de leur fuite en avant ?

Un autre Lord anglais, David Owen, accessoirement médecin-psychiatre et diplomate, qui fut ministre puis secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères de 1976 à 1979, a publié un bien intéressant ouvrage sur le « syndrome d’hubris », un trouble du comportement typique des chefs d’Etat et des autres puissants de ce monde[4]. Reprenant un concept antique (l’hubris pour les Grecs est cette intempérance, cet orgueil démesuré qui fait perdre le sens des réalités et de ses propres limites), il en propose les caractéristiques suivantes :

  • une inclination narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir et rechercher la gloire ;
  • un souci disproportionné pour l’image et l’apparence ;
  • une confiance excessive en son propre jugement et un mépris pour les critiques et les conseils d’autrui ;
  • une perte de contact avec la réalité souvent associée à un isolement progressif[5].

La tendance actuelle est d’envisager que l’accession de haute lutte à une position de pouvoir pourrait déclencher ce trouble. La dopamine, un neurotransmetteur impliqué dans toutes les addictions, est en effet produite massivement dans les situations de pouvoir. Le système cérébral s’accoutume à cette surdose naturellement produite et, à cause de l’effet de seuil, réclame des doses biologiquement excessives.

Or l’excès de dopamine (comme dans l’addiction au jeu ou aux sports extrêmes) se traduit par une inflation du sentiment de maîtrise confinant à la toute-puissance ainsi qu’à des distorsions dans l’évaluation des risques… et des réalités.

 

Bonjour séduction

Un autre élément qu’il convient de relever est que les Rocard, Balladur ou Barre, en comparaison des Mitterand, Chirac ou même Sarkozy, souffrent d’un manque de certains traits charismatiques : ceux qui, en dépit des réserves qu’on peut avoir à leur sujet, génèrent un élan, un enthousiasme. Récemment encore, bien accroché (pour une fois !) par David Pujadas[6], Sarko a livré une prestation qui, à voir les taux de l’audimat au long de l’émission, a fixé l’intérêt des téléspectateurs. Et en est sorti, à l’envers du bon sens, en ayant laissé une impression plutôt favorable, selon les enquêtes d’opinion.

La politique-spectacle certes est d’un autre registre que la res publica. On y médiatise une épopée, un combat, on y propose une dramaturgie qui a bien d’autres éléments saillants et points d’accroche que la justesse et l’intégrité…

Ce qui nous renvoie à notre questionnement. En quoi des personnalités talentueuses et roublardes performent-elles mieux en dépit d’une sincérité peu crédible ? Comment un Sarkozy, qui jure la bouche en cœur qu’il a changé et que seul l’intérêt de la France le motive, arrive-t-il à convaincre alors que personne n’est dupe de son vrai moteur, à savoir une obsession maladive pour le pouvoir ?

Un parallèle osé peut être trouvé dans la performance des séducteurs auprès de la gent féminine (bien des hommes politiques de haut rang sont aussi des sex-addicts). Tout montre qu’au premier rang des priorités féminines figurent la sécurité et la fiabilité de leur partenaire. Mais aussi leur pouvoir –comme le soulignait Henry Kissinger, qui en plus d’être prodigieusement malhonnête, n’avait rien d’un Apollon.

Les séducteurs, qui sont des manipulateurs, des trompeurs, des artistes de l’artifice égoïste autant que des handicapés de l’affect, rencontrent une réelle faveur et trouvent une déconcertante facilité auprès d’un public dont les priorités sont en grande partie à l’opposé de ce qui les meut.

La figure du good guy est quant à elle reconnue comme étant perdante en psychologie de la séduction. Les femmes - c’est hélas scientifique[7], malgré la lourdeur de la généralité - sont plus facilement attirées par les hommes puissants, expérimentés, sûrs d’eux-mêmes, en dépit d’éventuels signaux inquiétants. Ces signaux se trouvant alors neutralisés par ce qu’ils font miroiter fallacieusement dans le feu de leur séduction.

Se pourrait-il donc qu’en donnant malgré tout une préférence à des hommes politiques en définitive peu recommandables, nous privilégions nous aussi le bouquet éclatant d’une assurance trompeuse et cynique, outrageusement affichée, à un choix lucide et plus raisonnable ?

Que nous cédions à la tentation de croire à de séduisantes fariboles plutôt que de faire face à une vérité toujours inconfortable ?

La virtuosité tactique des prédateurs nous subjuguerait-elle ainsi dans un sentiment trompeur de confiance ? Un Hollande qui, malgré ses innombrables handicaps et tout benoît qu’il apparaisse, réussit à s’imposer, ne peut pas ne pas être diablement habile et rusé. Seraient-ce en définitive les qualités que nous privilégierions à notre insu, bien plus que l’honnêteté ?

 

Bonjour systémique

Les sciences politiques insistent quant à elles sur l’importance du cadre institutionnel. Notre système, comme celui des pays nordiques, contient efficacement les débordements d’hubris. Un conseiller fédéral qui prend son tram à Berne a peu de latitude pour commencer à se prendre pour Napoléon, le Tsar de toutes les Russies ou la huitième merveille du monde…

La combinaison de la collégialité, de contre-pouvoirs forts et de modestie protocolaire constituerait un rempart contre les dérives narcissico-autoritaires.

C’est un niveau de lecture. Le second consisterait à penser, aussi, ce qui à l’inverse organise un système qui met un plafond de verre à la course à la magistrature suprême dans le sens d’en interdire l’accès à des profils plus vertueux ou intègres.

C’est bien ce qui se passe en France : l’accession à la présidence implique un tel parcours du combattant que seul un « narcissique à tendance paranoïaque et psychopathe » peut y survivre et triompher en éliminant méthodiquement et impitoyablement tous ceux qui se mettent en travers de sa route. C’est-à-dire que nous avons construit un système que seul un détraqué peut gouverner.

Et qui donne un avantage certain aux personnalités dotées des traits de ce que l’on appelle « la triade noire » en psychologie : narcissisme, machiavélisme et psychopathie (absence totale d’empathie). Avec une intelligence évidemment vive et puissante, mais limitée dans ses registres.

La conscience de soi et la compétence émotionnelle étant d’autres marqueurs de l’intelligence, les personnes disposant d'un registre plus complet sont mieux à l'abri de se surestimer, parce qu’ils sont lucides sur leurs faiblesses et leurs limites. Et souffrent plutôt d’une tendance aux scrupules ainsi que d’un manque de confiance en eux[8].

Une forte confiance en soi à l’inverse apparaît toujours convaincante. Si Sarkozy l’était chez Pujadas, c’est qu’il arrive en quelque sorte à se convaincre lui-même de ce qu’il raconte. Même si tout le monde sait que c’est faux, son auto-conviction est puissamment agissante, au point de devenir en quelque sorte hypnotique.

A terme, il faudra bien que nous nous posions mieux et plus clairement ces questions pour envisager des systèmes qui puissent promouvoir et permettre l’élection de personnalités plus équilibrées, ouvertes, sagaces, compétentes. Au risque de continuer à laisser la place à ceux qui ont assez de toupet pour oser à peu près tout… et oser faire croire n’importe quoi. Avec les résultats qui se laissent observer.

 

 

[1] Ces fous qui nous gouvernent, Les Arènes, Paris, 2007

[2] On trouve une notable exception chez Gerhardt Schroeder, qui a porté des réformes qui ne pouvaient que lui coûter sa ré-élection… et dont Angela Merkel a retiré tout le profit. Un vrai homme d’Etat, donc battu ?!

[3] D’après un ancien professeur de la faculté de médecine de Harvard, il représente la « définition même de la personnalité pathologiquement narcissique ».

[4] The Hubris Syndrome, Bush, Blair and the Intoxication of Power, Politico’s Publishing, Londres, 2007

[5] Cf Anne GUION, De l’effet du pouvoir sur le cerveau, hebdomadaire La Vie, 18 août 2016,

[6] sur France 2, le 15 septembre 2016.

[7] Cf par exemple Nicolas GUEGUEN, Psychologie de la séduction, Dunod, Paris, 2014

[8] C’est le cas des authentiques surdoués, qui ont une forte empathie et ne sont jamais narcissiques, ce trait étant antinomique à leur structure de personnalité… Cf Jeanne SIAUD-FACCHIN, Trop intelligents pour être heureux ? l’adulte surdoué, Odile Jacob, Paris, 2008.

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Commentaires

La solution arrive. Lentement... avec les outils numériques et la blockchain.
https://framablog.org/2015/12/09/democratie-liquide/

Écrit par : Pierre Jenni | 22/09/2016

Merci ! J'ai apprécié la partie "Bonjour systémique". À mon sens, c'est effectivement le cadre systèmique, autrement dit le pouvoir constituant, qui permet les dérives, notamment du fait d'être dirigé par des psychopathe.

Pour aller plus loin, nous (le peuple) avons une grande part de responsabilité, étant détenteur de pouvoir constituant. Si ce diagnostique est juste, la solution serait de faire usage de ce pouvoir pour procéder à une révision constitionnelle par le bas, qui permettrait nous plus aux vicieux mais aux vertueux d'occuper les hautes sphères du pouvoir.

Écrit par : Maxime | 23/09/2016

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