27/09/2016

La vraie raison de l’augmentation continuelle des primes d’assurance-maladie (celle dont vous n’entendrez jamais parler)

Rituel immuable depuis que le souverain a décidé de la couverture obligatoire : celle des augmentations massives annoncées au temps des vendanges, aussi certaines que celles-ci. Berne impose, les caisses perçoivent, l’opacité continue de prévaloir, les autorités genevoises protestent et tempêtent, les citoyens passent à la caisse.

On invoque le vieillissement de la population (certes !), le prix d’une médecine de qualité à laquelle tout le monde est attaché (soit), et pourtant personne ne met le doigt sur le fond du problème.


Lorsqu’on analyse la question des coûts de la santé, on aperçoit pourtant un étrange motif : l’essentiel des dépenses est consacré aux traitements médicaux. On en est venu à trouver cela normal –et c’est probablement la réaction du lecteur à ce stade. Sauf que…

Dans une étude datant de 1976 déjà et qui a ouvert un vaste débat, l’épidémiologue Dever a mis en rapport les attributions des dépenses de santé états-uniennes en retenant les 13 maladies les plus destructrices. Révélant que le système de soins absorbait 90% des dépenses alors que sa qualité ne déterminait que 11% de la mortalité.

Les grands déterminants de la santé, ceux qui sont impliqués à hauteur de 89% dans les causes de maladie, soit les habitudes de vie, l’environnement et la biologie humaine, ne recevaient que 9.4% des dépenses.

La Suisse est actuellement au premier rang mondial des dépenses de santé alors que les facteurs qui fragilisent la santé et causent les maladies,  sur lesquels on aurait à intervenir en amont, restent négligés.

 

On cause des causes ?

On se retrouve donc avec des fuites dans la coque du navire,  on achète tes pompes de plus en plus grosses et coûteuses pour écoper, sans se préoccuper de colmater les brèches ni d'améliorer l'étanchéité.

Hormis de rares trains de mesures ou recommandations limités à quelques problématiques (comme la lutte contre le tabagisme ou la sédentarité), on continue de ne se préoccuper réellement ni de prévention de la maladie, ni de promotion de la santé. La part des dépenses de santé allouée à la prévention (rubrique à laquelle on a rajouté le poste « administration » dans les statistiques fédérales !) s’élève ainsi à 6,9% dans les coûts de la santé en Suisse en 2011.

Pourtant on reconnaît aujourd’hui que la causalité du cancer par exemple est due à 90% à des facteurs environnementaux.

La recherche[1] (qui avance) montre que « la majorité des morts prématurées pourraient être évitées et sont en lien avec l’alimentation ». Les facteurs de risque (en termes d’années d’invalidité) sont établies comme suit :

1/ Risques résultant des habitudes alimentaires

2/ Tabagisme

3/ Surpoids

4/ Tension artérielle élevée

5/ Dérèglements du taux de sucre sanguin

6/ Sédentarité ou activité physique insuffisante

7/ Abus d’alcool

8/ Cholestérol élevé

9/ Abus de drogues

10/ Pollution atmosphérique

11/ Conditions de travail

12/ Abus sexuel sur les enfants

13/ Violence conjugale et familiale

14/ Exposition au plomb

15/ Densité osseuse insuffisante

16/ Radon résidentiel

17/ Pollution par ozone atmosphérique

Tiens, tiens… Si l’on considère que les items 1-3-4-5-8 et 15 sont tous en lien avec l’alimentation (puisque l’amélioration des habitudes en la matière permet par exemple de normaliser efficacement la tension artérielle ou le cholestérol), alors force est de constater que, comme le pressentait déjà Hippocrate, c’est bien dans l’assiette que se réserve le lit d’hôpital.

Mais aussi par les conditions de vie, l’air que nous respirons, les polluants qui circulent autour de nous et les relations que nous entretenons à la maison, en société ou au travail…

 

Nous n’avons pas de politique de santé, juste une économie de la maladie.

Et c’est là le vrai problème : notre système de santé est dans les faits un système de maladie. Bien entendu, quand on est tombé malade, on est bien content d’avoir des spécialistes compétents. Toutefois, en maintenant l’allocation des fonds là où elle se situe aujourd’hui, on ne fait pour ainsi dire rien pour influencer les causes de la morbidité.

Ajoutons à cela que le temps des épidémies infectieuses est révolu[2] : nous sommes aujourd’hui confrontés à des maladies de civilisation, que la biomédecine soigne mal.

Le résultat est une orgie dépensière aux résultats médiocres. Inverser la tendance requerrait quelques conditions préalables.

Tout d’abord, il faut savoir que l’agencement de la réalité décrite ne s’est pas faite par hasard. Le poids des lobbies (pharmaceutique et agro-alimentaire, mais aussi pétro-chimique) est tel que selon les termes d’un rapport de la Chambre des Communes britannique au sujet du premier « il infiltre tous les niveaux décisionnels ».

Nous pouvons certes feindre de découvrir que le fait que plus de 50'000 polluants chimiques circulent dans notre environnement (chacun évalué individuellement dans sa toxicité aux normes autorisées…) pourrait bien être néfaste pour notre santé.

Ou que les taux de sucre dans les aliments courants (Nestlé a promis de faire un effort dès que les consommateurs cesseront d’en réclamer autant !) sont simplement du poison.

 

Honnêteté, équité et transparence

Le fait est que nous ne sommes pas dans un système honnête. Les instances de contrôle (agences du médicament et autorités sanitaires) manquent gravement d’indépendance face à l’industrie, et les gouvernements laissent faire de peur des conséquences économiques, en premier lieu sur l’emploi.

Les lobbies en question continuent de mettre en œuvre les stratégies de l’industrie du tabac lorsque celle-ci cherchait à dissimuler l’impact du tabagisme sur la santé : contre-études fallacieuses visant à créer une impression de confusion et de polémiques scientifiques. Ainsi, « on n’est pas entièrement sûr » que les néo-corticoïdes soient mauvais pour les abeilles ou le round-up nocif pour la santé. Les données pourtant "basées sur les preuves" (evidence-based) dans le domaine de la nutrition sont considérées comme secondaires ou négligeables.

Les liens délétères entre certains médicaments et des dommages graves apparaissent tardivement, avec des milliers de vie ravagées[3]. La question fondamentale de l’étiquetage des produits alimentaires (selon leur qualité nutritionnelle) subit des blocages sans fin. La nocivité effroyable des particules fines (produites par le diesel) a été occultée, le gouvernement français appuyant sur le champignon de ce type de motorisation pour favoriser l'industrie automobile nationale. Avec sans doute ses sincères condoléances aux dizaines de milliers de famille endeuillées chaque année comme conséquence directe de ces décisions...

La formation des médecins, pareillement, ne les outille ni ne les informe pour être de bon conseil envers leurs patients quant à ce qui renforce ou fragilise leur santé [4].

Au sujet de l’alimentation, les chocs glycémiques répétés induits par la consommation de sucres ou de céréales raffinées, l’impact des aliments industriels comme des graisses animales et des résidus de produits toxiques (pesticides, herbicides, métaux lourds, PCB, perturbateurs endocriniens, etc.) conduisent à une détérioration de notre microbiote intestinal (corrélée avec un nombre croissant de pathologies[5]). Ainsi qu’à un état inflammatoire chronique, un dérèglement du métabolisme et du système hormonal, avec un lien de plus en plus probant avec certaines maladies psychiques ou dégénératives cérébrales.

Accusation gratuite de contestataire ? Non. Données cliniques et épidémiologiques avérées, dont on continue pourtant à peu près de faire comme si elles n’existaient pas. An Inconvenient Truth ?!

 

Une autre voie est possible…

Et s’imposera heureusement. Les données affluent, et la puissance actuelle de la recherche scientifique est telle que les heures des contre- et des demi-vérités sont comptées.

Les médecins et les soignants aussi commencent à bouger et sortir des œillères de leur formation, bousculés notamment par les faibles résultats de leurs meilleures pratiques sur la plupart des pathologies chroniques, et la progression de celles-ci. Les patients sont quant à eux mieux à même d’investiguer l’information qui est désormais disponible.

Ici comme ailleurs, il serait crucial de pouvoir penser ces réalités en toute indépendance et avec une réelle objectivité scientifique. Ensuite, restera le formidable défi de passer d’une économie de la maladie à une économie de la santé. Car il est évident qu’on ne peut décemment cesser de traiter les malades pour attribuer les fonds ainsi économisés à ce qu’ils soient moins nombreux à l’avenir...

Lorsque nous aurons réellement pris la mesure de ce qui favorise ou endommage la santé, et que nous nous emparerons enfin de la responsabilité d’agir à bon escient, cela ne se fera pas sans bouleversements. Notre santé est à ce prix.

En attendant, payons !

 

[1] Sur cette question, voir A novel nutrition medicine education model: the Boston University experience. Ainsi que le site du Dr Michael Greger : nutritionfacts.org, une référence indépendante incontournable en la matière. Il faut pondérer ces résultats (concernant les Etats-Unis) en fonction des habitudes alimentaires et de la qualité des aliments qui sont moins mauvaises chez nous ; mais la tendance même ici évolue dans la mauvaise direction. L'accord transatlantique de libre-échange en tractation à Bruxelles vise en outre à ouvrir le marché européen aux produits américains.

[2] Au moins temporairement… Elles reviendront du fait de la résistance bactérienne due aux excès d’antibiotiques, chez l’humain mais aussi dans la production animale.

[3] Et à chaque fois les défaillances des agences gouvernementales sont dénoncées, cf. récemment en France le scandale de la Dépakine. Selon l'enquête des journalistes Thierry Souccar et Isabelle Robard, publiée en 2004, sur les 675 personnes siégeant à l'agence française des médicaments, près de 415 personnes déclarent avaient des intérêts dans l'industrie pharmaceutique, cosmétique ou autre. On a promis en 2011 de remédier aux dérives, avant que le nouveau scandale des essais cliniques mortels du Biotral ne révèle en 2015 une agence en pleine décomposition.

[4] Quelques heures en une dizaine d’années d’études sur la nutrition et autant sur les déterminants de la santé…

[5] dont le diabète, la dépression, les allergies, les maladies auto-immunes ainsi que, selon une découverte toute fraiche d’une équipe des HUG, la maladie d’Alzheimer.

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Commentaires

Détrompez-vous, même notre conseiller d'Etat en charge de la santé attire notre attention sur les dérives de nos institutions :
http://poggia.blog.tdg.ch/archive/2015/12/21/corruption-swiss-made-suite-et-pas-fin-272780.html

Et ici aussi, le salut vient de la technologie avec Watson Health qui nous donne accès à une base de donnée universelle. Même les docteurs s'en servent. On parlait de la fin des intermédiaires, elle vient. Dans tous les domaines.

Écrit par : PIerre Jenni | 27/09/2016

Merci cher Pierre Jenni pour ces commentaires pertinents.
Oui, Mauro Poggia a dénoncé avec justesse la collusion entre les membres de la commission de la santé du conseil national et les assureurs.
Et oui, le Watson Health -comme d'ailleurs la Cochrane Library, créée par et pour les médecins- visent à donner de l'information libre des conflits d'intérêt et tentatives de manipulation habituels.
Ceci dit, la nécessité d'intervenir sur les déterminants de la santé, à tous le niveaux du système, reste négligée ; vos éléments complètent mais ne contredisent pas l'analyse.

Écrit par : Jean-Dominique Michel | 27/09/2016

Merci

Écrit par : Ilinca | 27/09/2016

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