06/10/2016

Le charisme s’apprend-il ?!

Cette interrogation suscite toujours une grande vivacité de débats, reflétant des inquiétudes sinon des chocs de valeurs.

On trouve ainsi une offre de formation nouvelle, prétendant aider les participants à « développer » leur charisme.

L’objectif est clair et assurément respectable : aider les dirigeant(e)s à faire autorité, en inspirant confiance. A obtenir l’adhésion de leurs équipes et interlocuteurs en démontrant des qualités personnelles convaincantes. A stimuler motivation et implication en impulsant une dynamique inspirante. A veiller enfin au bien-être des équipes, par une influence bienveillante et une bonne gestion émotionnelle. Le tout bien sûr pour booster les performances.


Objection, Votre Honneur !

Les objections se concentrent elles sur plusieurs axes :

Tout d’abord, le risque de manipulation. Apprendre le charisme, c’est chercher à disposer d’une ensemble d’outils qui visent à configurer les relations vers une finalité intéressée. Et donc de feindre une chaleur humaine qui vise en fait uniquement à obtenir des personnes ce que l’on souhaite.

La notion de charisme elle-même pose problème : on souligne aussi que nombre de dirigeants problématiques voire destructeurs à travers l’histoire étaient charismatiques. Qu’un autre de ses noms serait « emprise »…

Enfin, on se méfie d’une instrumentalisation de qualités humaines qui pour être authentiques ont à être sincères, le fruit d’une expérience de vie ; pas d’un mode d’emploi fourni par un formateur, fut-il doté de bonnes intentions.

 

Quid ?

La psychologie, au cours des dernières décennies, est devenue à la fois expérimentale et scientifique. A la longue ère des spéculations psychanalytiques a succédé une approche phénoménologique, avec pour objectif de pouvoir observer, calibrer et mesurer des indicateurs objectifs.

Dans ce mouvement, la question des traits de personnalités a bien sûr été investiguée. Qui ne connaît ainsi ces tests fort en vogue dans le milieu du travail où on étend votre caractère entre des polarités opposées un peu comme un vieux linge sur une toile d’araignée selon que vous êtes plus ou moins créatif, analytique, moteur, suiveur, aventurier ou routinier.

Ces modélisation sont bien entendu lourdement réductrices, la recherche montre qu’elles sont peu utiles par exemple en matière recrutement, on n’en continue pas moins à en faire un abondant usage, à défaut de mieux…

Dans ce paysage, la question du charisme a suscité de l’intérêt. Nous savons tous par expérience que certaines personnes dégagent une aura, une présence, une densité dans la relation qui leur donne une forme d’autorité naturelle doublée d’un fort pouvoir de persuasion. Essayons d’y voir plus clair.

 

Les dimensions du charisme

Dans la floraison des descriptions et théories disponibles, on pourrait dégager trois dimensions à ce « je ne sais quoi » perceptible mais un peu mystérieux.

1. Une dimension sociobiologique

La forte impression laissée par les personnes charismatiques tient pour part à un taux élevé de marqueurs de dominance, sans qu'ils soient mis à profit dans le sens d'une prise de pouvoir.

Même si nous sommes des êtres civilisées et acquis à la cause de l’égalité des personnes, il subsiste en nous des traces de systèmes hiérarchiques biologiques. Un peu comme dans les troupeaux de vaches d’Hérens, une partie de nous est inévitablement en test de dominance dans toutes les relations avec des personnes étrangères à nos proches.

Le langage non-verbal notamment connote ainsi en permanence un rapport de forces (postures, codes vestimentaires, mimiques). Un des marqueurs en la matière est l’impassibilité en position d’écoute : lorsque vous présentez votre projet au grand chef, il vous écoute en général avec l’illisibilité d’une bonze chinois. Un usage abondant de marqueurs de sympathie (prendre un visage triste face à de mauvaises nouvelles, se réjouir, approuver, encourager) sont des signes que l’on cherche à plaire, ce qui dénote une position d’infériorité.

Les traits charismatiques en la matière combinent une idiosyncrasie dominante avec une modalité relationnelle d'égal à égal : le chef est le chef, il pourrait se montrer indifférent ou hostile, mais il se montre en fait attentionné et respectueux. Quite irresisitible !

 2. Une dimension mentale

La maîtrise du langage, de la pensée, de l’argumentation, de la créativité, de l’énonciation est un puissant vecteur d’adhésion. La pensée comme la parole sont à la fois jeu et joute. Nous y collaborons, mais nous y mesurons également.

La communication est centrale à la dynamique de notre espèce, à la fois comme liant relationnel (nous conversons aux fins d’entretenir nos relations un peu comme les babouins s’épouillent), comme indicateur de hiérarchie et comme processus de recherche de solutions.

Une personne dont la vision, les idées, la clarté d’analyse s’impose avec de surcroît un savoir-faire dans la communication prend un ascendant parce qu’elle apparaît comme douée à indiquer une direction propice et trouver des solutions aux problèmes qui se posent. En respect du fait que notre espèce n’a dû de survivre au cours des âges qu’à son aptitude à se montrer ingénieuse et efficace face à ses défis adaptatifs.

3. Une dimension d’âme

Sans conteste la plus difficile à appréhender, elle tient en fait à la cohérence. La cohérence, c’est en quelque sorte une unité d’être, de pensée et d’action. C’est une qualité qui émerge lorsqu’une personne est rassemblée dans une élan dynamique qui coïncide avec sa réalité intérieure. Un bon exemple de cette qualité peut être trouvé chez Nelson Mandela, dont le sens, les valeurs et le but sont restés d'une cohérence sans faille au long de son parcours.

L'effet Mandela est d'ailleurs le nom donné en psychologie sociale à ce processus par lequel une position fortement minoritaire en vient à s'imposer, la cohérence et l'intégrité immuables en étant les conditions.

Nous savons tous combien nous pouvons parfois être ambivalents, confus, compliqués, tiraillés. Nous aimerions être reconnus et appréciés mais nous avons peur de nous affirmer, par exemple devant un groupe.

La cohérence génère un fort sentiment de confiance parce que nous avons face à nous quelqu’un qui a mis de l’ordre dans ses propres contradictions et sait où il va. Ce qui génère quelque chose de magnétique et de rassurant.

 

Il y a charisme et charisme

Cette constatation nous fait revenir à notre point de départ. Oui, certains individus problématiques ou malfaisants font eux aussi preuve d’une grande cohérence. A l’extrême du prisme du psychisme humain, certaines personnalités ont exercé un pouvoir d’attraction ou d’adhésion quasi-irrésistible, malgré leur destructivité extrême. C’est vrai à l’échelon collectif (on pense bien sûr à Hitler) mais aussi individuel (les psychopathes ou même les manipulateurs pervers).

La cohérence est également maximale chez eux puisque tout le projet de vie est aimanté par la finalité destructrice. Lorsqu’ils communiquent, ils en sont redoutablement convaincants, puisque chez eux tout est assujetti au but poursuivi.

Il est donc exact de souligner que le charisme en tant que qualité humaine n’est pas corrélé aux valeurs. A cela près qu’il est une valeur centrale et donc "test" qui fait défaut chez les charismatiques abusifs ou destructeurs : l’intégrité.

 

Alors ?..

Il est vrai que tout se travaille. Mettre au service d’une cause noble et de valeurs fondamentales une compétence à rassembler, motiver, mettre en confiance et inspirer des collaborateurs ou subordonnés n’est assurément pas une mauvaise chose. Lorsque le charisme repose sur l’intégrité et des valeurs saines, il permet de générer dans la dynamique de groupe quelque chose d’irremplaçable. Toute personne est-elle également capable d’apprendre le charisme pour autant ?

La très sérieuse Harvard Business Review vient de publier un article cherchant à analyser la mauvaise performance des formations au leadership. Dans les faits, l’immense majorité des personnes formées ne met pas en application ce qui est appris. Deux raisons principales à cet état de fait :

1/ La formation ne réside pas dans l’acquisition d’un savoir, mais dans la construction, par l’expérience, d’une connaissance. C’est la grande faiblesse des « 7 principes pour être un patron formidable » ou des « 5 secrets de l’intelligence collective ». Les principes énoncés sont en général valides. Par contre, tout le défi et la vraie question c’est comment on fait pour y arriver ! Savoir ne suffit pas.

2/ La possibilité pour un manager de faire usage de son leadership dépend de son équipe. Lorsque celle-ci n’évolue pas de manière comparable à celle, par exemple d’un manager qui suit une formation, lorsque celui-ci retrouve son équipe, il va affronter une inertie qui le mettra inévitablement en échec, sans forcément d’ailleurs qu’il y ait d’intention consciente de la part de son équipe.

 

On travaille ou on travaille pas ?

Conférencier expérimenté, je suis reconnu pour mes talents et mon charisme oratoires. Je le dis sans prétention ni orgueil, sans fausse modestie non plus. Il est bien d'autres domaines où ma propre médiocrité est évidente.

Par contre, devant un auditoire de quelques dizaines, centaines voire milliers de personnes (cela m’est arrivé), je tiens la baraque. Facilité ? Sans doute. Mais aussi et surtout énormément de travail.

Les « secrets » des orateurs sont aujourd’hui bien connus, et on n’en trouvera pas d’autres. Posture, voix, regard, narration, passion, sincérité. Je les connais, les ai travaillés. Et je reprends toujours mes interventions dans l’après-coup pour une analyse critique. Je suis à un âge où la perspective de me planter ne me tétanise pas. Les quelques fois où c'est arrivé, j'ai appris des leçons irremplaçables.

Lorsque je forme des personnes à la prise de parole, elles sont à peu près toujours stressées par la perspective de parler en public. J’emploie avec elles la stratégie qui fait gagner au « ni oui ni non ». L’adversaire étant focalisé sur le besoin de surveiller ses paroles, il s’agit de l’entraîner par les questions posées à s’intéresser au sujet de la discussion. Elle oublie alors le but du jeu et sa langue finit par fourcher.

Quand j’amène une personne dans le plaisir qu’elle trouve à son travail, son intérêt pour le sujet qu’elle va développer dans son discours, ce qui rend son activité intéressante, la tension et l’appréhension lâchent… et la personne devient belle. Vivante, passionnée, avide de communiquer. Et oui : charismatique ! Elle en vient à oublier son appréhension.

On peut donc aussi voir le charisme comme la beauté qui s’exprime depuis un état de vie et de passion, inévitablement communicatif. Avec la prise de responsabilité assumée de se confronter à une situation inconfortable (comme parler en public ou assumer le rôle managérial de prendre des décisions). Si la personne reste en contact avec son désir de communiquer et d'agir avec intégrité, l'indulgence du public lui est acquise et ce qui pourra transparaître de son anxiété jouera en sa faveur.

Alors oui, on peut travailler cela, sachant que ça requiert plus de trois coups de cuiller à pot !

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Commentaires

Vous répondez donc positivement à la question posée en titre. Et une de vos activités consiste justement à former des gens pour acquérir ces qualités que vous développez au travers de votre billet.
Mais le simple fait de poser la question révèle un doute.
J'ai toujours été naturellement réticent à l'effort. Je n'ai jamais fait de recherche approfondie pour tenter de comprendre cette réticence, mais je l'ai observée tout au long de mon existence.
Déjà gamin, mes profs marquaient dans mon carnet : "Pierre a du potentiel, mais c'est un fumiste".
Aujourd'hui encore, à près de 60 ans, j'ai le sentiment que je pourrais faire n'importe quoi. Balayer les rues ou opérer un coeur, conduire un taxi ou plaider à la Cour.
Pour moi, la vie n'est qu'un geste du matin au soir et de la vie à la mort.
Chaque seconde est déjà pleine. Il n'y a rien à ajouter, ni enlever.

Si nous acceptons l'idée que nous sommes tous uniques, bien que remplaçables, nous devrions commencer par nous accepter comme nous sommes, ou comme nous nous percevons. Cette perception évolue évidemment et ainsi, parallèlement, nos actions, nos centres d'intérêts et notre contribution à la société.
Je trouve particulièrement dramatique cette quête vers un autre que nous idéalisons et qui nous fait juste passer à côté de celui que nous pensons être.
Car au final, personne ne sait vraiment qui il est. Nous sommes des entités qui contiennent en elles un potentiel universel et nous choisissons parmi la foison d'attitudes et de choix ce qui nous convient à un moment donné.

Alors je réponds par la négative à la question : "Le charisme s'apprend-il".
Je dirais même que ceux qui tentent de s'y exercer produiront les pires effets. Et ceux qui y parviennent tout de même, par leur travail intensif, ne feront que projeter l'image de leur rêve et récolteront inévitablement les fruits d'un comportement feint qui ne trompera personne car seul ce qui vient naturellement du fond repose sur du solide.
C'est justement l'intégrité dont vous parlez et qui semble faire défaut aux psychopathes.

Écrit par : Pierre Jenni | 07/10/2016

Cher Monsieur,
Je serais d'accord avec vous si nos caractéristiques et compétences dépendaient exclusivement de notre nature. Or, dans notre espèce, elles dépendant pour l'essentiel de notre éducation, qui passe par nos apprentissages.
Une personne mal à l'aise à parler en public ne l'est pas "parce qu'elle est comme ça" mais parce qu'elle n'a pas construit les compétences qui lui permettraient de le vivre avec plaisir et aisance.
Lorsqu'on compare des jeunes Genevois avec des jeunes Américains dans cet exercice, la différence est frappante : les Genevois semblent extrêmement embarrassés là où les Américains sont "naturellement" à l'aise.
L'idée de devoir nous faire violence pour devenir ce que nous ne sommes pas nous répugne à juste titre. Mais nous sentir obligés de croire être ce que nous ne sommes pas non plus, qui provient de transmissions limitantes, n'est pas satisfaisant non plus. Non ?

Écrit par : Jean-Dominique Michel | 07/10/2016

Mon idée n'est évidemment pas de limiter, de brider la créativité et le potentiel de chacun. Au contraire.
Je pense que le véritable travail d'un coach consiste non pas à permettre à quelqu'un d'acquérir des compétences, mais plutôt de l'aider à connaitre son potentiel.
Par exemple, si vous êtes prof de musique, il serait certainement sage de faire prendre conscience à un gamin que son désir de vouloir jouer de la batterie est parfaitement incompatible avec une absence de sens du rythme.
On peut évidemment arriver à tout avec des efforts. Le résultat peut même être bluffant en termes de performances. Mais qu'en est-il de la satisfaction ? Est-ce la rémunération du travail ?
Je prendrai cet autre exemple qui a été comme une révélation pour moi.
Niguel Kennedy et Yehudi Menuhin se produisaient lors d'une émission TV. Le second qui est pourtant un virtuose reconnu fut incapable d'improviser sur la trame du premier alors qu'à l'inverse, Kennedy s'est éclaté sur le cannevas de Menuhin.
Cet illustre violoniste à atteint le sommet de la virtuosité. Mais à quel point en jouit-il ? Et que transmet-il comme valeur ?

La discussion est vaste. Notamment à l'ère d'abondance que nous traversons et qui, paradoxalement, consacre la fin du travail pour tous et la remise en question de la valeur même du travail qui est aujourd'hui bien loin de la devise du psychopathe de l'époque : Arbeit macht frei.

D'ailleurs, cette digression devrait vous inciter à publier un billet qui fait état de la réalité actuelle et sa tendance inéluctable avec :
- l'explosion de la démographie;
- l'augmentation de la durée de vie;
- l'automation et la robotisation de la plupart des tâches.

Les écrits de Jeremy Rifkin me semblent un bon début pour cette analyse de fond.

Écrit par : Pierre Jenni | 07/10/2016

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