17/10/2016

Sacrées émotions !

Dans son avancement, notre société commence à mieux prendre en compte le domaine des émotions. On reconnaît leur importance centrale dans notre vie, on propose des pistes pour les "gérer" tout comme l’on parle désormais couramment d'intelligence émotionnelle, décrite comme « la faculté d’identifier les émotions chez soi et les autres, d’en tenir compte pour agir et communiquer adéquatement».

Un neurologue célèbre a affirmé avec autorité que "Descartes s'est trompé[1]" en considérant l’émotion comme opposée à la raison. En fait, notre pensée (y compris dans ses modes les plus rationnels) est toujours pétrie de sentiments. Au-delà même de l’intelligence émotionnelle, l’émotion est en fait constitutive de l’intelligence tout court.

Notre culture oscille encore entre deux polarités antagonistes face aux émotions : celle tout d’abord d’une pudeur, d’une retenue, voire d’une répression. Pour lesquelles il y a quelque chose d’embarrassant ou d’immature à ressentir ou à montrer de l’émotion.

Celle ensuite d’une espèce de complaisance, mélange de sensationnalisme et de sentimentalisme, où, à l’inverse, on monte en exergue et cherche à provoquer, entretenir, diffuser de l’émotion. D’une manière qui tend à brouiller la qualité de l’analyse ou des choix d’action.

 

[1] L’erreur de Descartes, Antonio Damasio, 1994


Pertinence et utilité de l’émotion

L’émotion a une fonction biologique vitale : celle de révéler qu’un besoin fondamental est mis en tension par une situation. Elle constitue ainsi un signal d’alarme, que notre sensibilité fait remonter à notre conscience, que quelque chose ne « joue » pas et que ne rien faire n’est pas une option satisfaisante.

La colère signale ainsi un besoin de changement : nous nous trouvons face à un élément qui heurte notre sens de la justice ou de l’intégrité ou encore présente un danger. La colère se manifeste alors et nous pousse à agir.

La tristesse signale un besoin de réconfort, d’être compris et rassuré. La peur un besoin de sécurité, face à quelque chose qui met au défi notre sentiment de compétence à y faire face. La honte (la plus problématique de toutes les émotions) indique que nous nous sentons menacés dans notre sentiment d’appartenance, redoutant d’être rejetés ou jugés. La joie enfin (seule parmi les grandes émotions à être reconnue comme « positive » puisqu’agréable) reflète et met en mouvement un besoin de partage, de communion.

En conséquence, l’émotion a toujours et une pertinence et une utilité (ou en tout cas une vocation en ce sens).

 

Est-ce si simple ?

Si toutefois l’émotion est parée de ces vertus, pourquoi suscite-t-elle de la réserve ou un malaise ? Il existe en fait deux phénomènes qui viennent gripper cette belle « mécanique ».

Le premier provient des distorsions induites par la réactivité émotionnelle en lien avec notre passé. Nous traitons (ou plutôt : nos cerveaux traitent !) les événements et les situations à la lumière de notre expérience. Lorsque celle-ci est pertinente à l’objet concerné, ce processus est efficace.

Nous trimballons toutefois avec nous des paquets d’émotions incomplètement digérées. Lorsque nous nous trouvons dans des situations qui les rappellent, nous sommes alors à risque de projeter dans le présent des émotions du passé, qui ne sont pas pertinentes au réel tel qu’il existe.

Le résurgence émotionnelle est alors un bien un « fauteur de troubles », avec cette nuance qu’elle constitue une opportunité pour la personne de traverser, en la rencontrant, une empreinte non résolue de son histoire -pour autant qu'elle la reconnaisse comme telle.

Le second tient au risque de déplacement des émotions dans les attitudes et les comportements lorsqu’elles sont refoulées. Un milieu (familial ou professionnel) qui vit des tensions avec un interdit (tacite ou explicite) de les reconnaître ou d’en parler encourage de fait un tel déplacement.

Les attitudes deviennent hostiles ou cyniques, la contrariété trouvant toujours des manières de s’exprimer sans se dire. Des cercles vicieux redoutables peuvent s’installer et conduire à une grande souffrance interpersonnelle. On impute alors à l’émotion un potentiel problématique qui provient en fait de son refoulement ou de son traitement inadéquat. Ce qui revient à prendre l’arbre pour la forêt !

 

Quand l’émotion est belle

La recherche montre que plus un système prohibe ou dissuade l’expression et l’élaboration émotionnelles, plus il étouffe la vitalité et la motivation de ses membres.

Ne ressentir aucune émotion peut être un fantasme de Cyborg déshumanisé et hyperperformant., dans la réalité, ce qui rend vivant et performant, c’est de vivre librement et adéquatement les émotions que nous ressentons au contact du réel et des autres.

Une analogie est très parlante : celle des compétitions sportives. Il va de soi qu’aucune partie mettant aux prises deux adversaires ne peut se vivre autrement qu’avec d’intenses émotions. Elles font partie de la vie des sportifs, du jeu lui-même mais aussi de la dynamique du succès.

Ce d’autant plus que le momentum, cet élément dynamique mystérieux tantôt favorable tantôt contraire, connaît des fluctuations tout au long du jeu (sauf dans des affrontements à sens unique). Il s’agit de bien vivre un ensemble de situations à haut impact émotionnel : comme la pression d’entrer dans la partie, l’euphorie quand la réussite est là, la colère, le découragement ou la frustration quand les choses tournent mal. Si extérieurement, certains sportifs de haut niveau peuvent donner l’impression d’être impassibles, intérieurement, il en va tout autrement !

Dans un collectif, on sait que certains joueurs officient en tant que leaders quand viennent les moments de calmer les esprits, de sonner le temps de la révolte, d’encourager à travers les difficultés, d’accepter des décisions injustes sans se mettre en danger par des réactions intempestives. Bref, si la dramaturgie sportive nous plaît autant, c’est qu’elle est dense en fluctuations imprévisibles du destin, mais aussi et surtout en sentiments et en défis émotionnels.

Ces derniers étant évidemment indissociables de la performance, notamment quant à l’art avec lequel ils sont vécus.

 

Perte de maîtrise

Car la grande peur qui vit en nous est bien celle de perdre la maîtrise de l’émotion. Nous pouvons être irrités, avoir un coup de mou ou un soupçon de trac ; ce qui nous inquiète au plus haut point en revanche est de nous emporter au point d’insulter violemment ou d’étrangler quelqu’un, de nous effondrer ou de nous retrouver tétanisés par la panique.

Le self-control, l’aptitude à garder la tête froide et une inébranlable assurance font partie des caractéristiques les plus désirables. Pourtant, à l’encontre des idées reçues, la vraie force provient d’une familiarité éclairée avec ses propres émotions –et celles des autres.

On trouve aussi des personnalités très contenues, très contrôlées, même dés-affectées en apparence. Soyons clairs : ce n’est en aucun cas une vertu ni une compétence, en tout cas dans la sphère relationnelle. Qu’un pilote de chasse ou un chirurgien soit quelque peu dans ce registre, pourquoi pas, tant qu’il s’en tient à son activité première. A un poste de direction, les problèmes arriveront au galop.

Un fantasme conjoint est celui que tenir compte des émotions et leur donner une place reviendrait à ouvrir une boîte de Pandorre qui risquerait d’engloutir le groupe dans une hyper-émotionnalité chaotique et in fine ingérable.

C’est évidemment l’inverse qui se laisse observer. Le préalable à la maîtrise dans tout domaine est la pleine reconnaissance de ce qui est. En n’évitant pas cette dimension, on montre au contraire une compétence à prendre en considération l’entier de ce qui est là, avec la détermination d'avancer constructivement. C’est déjà bien rassurant !

 

Humaniser par la parole

Pour revenir à notre point de départ, il ne peut y avoir ni activité ni relation sans que s’y vivent, s’y expriment, et y circulent des émotions. Puisqu’à la fois elles signalent des besoins et qu’elles ont un potentiel dynamique, il importe de les élaborer et mettre à profit leur énergie dans une direction favorable. Les laisser en déshérence et vivre leur vie par elles-mêmes est le chemin assuré vers les conflits et dysfonctionnements !

On reconnaît aujourd’hui cinq grandes émotions principales : la colère, la peur, la tristesse, la honte et la joie. Chacune se décline dans une multitude de couleurs et de tonalités pour lesquelles existe un vocabulaire riche et pertinent.

On en trouve aujourd’hui des listes fort bien faites, qui permettent d’apprendre à les nommer adéquatement et donc d’assumer notre humanité. La recherche par ailleurs confirme que nommer et exprimer une émotion est un premier pas incontournable dans le fait de relâcher la tension qui l'accompagne.

Qu’une réaction émotionnelle tienne à notre passé ou au réel dans le présent, dès lors qu’elle est là, elle s’invite dans « ce qui est » et gagne de toute manière à être partagée. Si par exemple je sur-interprète l’indifférence d’un collègue qui est simplement accaparé par un souci, le fait de mettre en paroles mon ressenti est une occasion de lever un doute, de clarifier les choses. De réaffirmer aussi l’importance que tient à mes yeux cette relation.

Un collectif en vitalité est ainsi caractérisé par une fluidité dans le partage du vécu. Ce qui est échangé fait vivre la vie du groupe, peut mettre en lumière des choses qui restent en partie cachées et stimuler l’harmonisation entre les personnes dans le sens de tenir compte (dans les bonnes proportions) des particularités et de besoins de chacun(e).

 

Solidarnosc !

Certains postes exposent à l’émotivité de tiers (comme les services de réclamation ou les professions d’aide et de soins). Des formations de qualité sont aujourd’hui couramment dispensées pour aider les collaborateurs à faire face aux usagers ou aux clients agressifs ou contrariés.

Toute une régulation se déroule aussi entre collègues dans les interstices de sociabilité des entreprises : cafétérias, temps de pause, etc. La compréhension, la compassion, le réconfort que les collègues peuvent se donner est très efficace pour faire baisser la tension.

Des espaces de partage ouvertement consacrés à la vie émotionnelle des équipes présentent un avantage supplémentaire : celui de montrer l’engagement de l’entreprise à la qualité de vie au travail de ses collaborateurs et de ses équipes. Le calcul ne peut être mauvais, puisque cela impacte favorablement la motivation et la performance. Sauf si c’est fait uniquement de manière intéressée, la sincérité étant un préalable nécessaire à obtenir ce retour sur investissements !

Un bon esprit d’équipe est toujours protecteur du bien-être des personnes. Et il dépend toujours de la qualité des relations, c’est-à-dire de la possibilité qui y existe de dire et partager librement ce qui est vécu, dans la confiance que ce ne sera pas utilisé contre soi. Bref, dans une forme de solidarité réelle.

 

Travail humanisé?

Deux statistiques pour terminer qui gagnent à être mises en relation : en Suisse près de 80% des collaborateurs s’estiment satisfaits de leur travail[1]. Et un tiers d’entre eux estiment avoir développé des attitudes cyniques face à leur travail, en réaction à des sentiments d’être injustement considérés ou traités[2].

La vie au travail est encore et toujours de la vie ! Et cette vie nous travaille nous-mêmes, inlassablement, dans notre chemin vers notre propre humanité, individuelle et collective.

Ecouter, respecter et donner place à cette vie au cœur du travail, c’est honorer notre humanité et l’aider sur son chemin vers la maturité.

Les autres sont irréductiblement les points d’appui de notre évolution personnelle, et vice-versa. C’est pour cela que cette tendance (qui est désormais une tendance de fond) n’est pas juste un gimmick vertueusement humaniste. C’est la condition d’une activité qui soit digne de nous, sachant que l’immense majorité des professionnels ne demandent qu’à donner le meilleur d’eux-mêmes au service d’activités et de projets qui en vaillent la peine.

Perspective inspirante, joyeuse, rassurante, stimulante. Bref, un beau paquet d’émotions !

 

[1] Etude Randstad, 2016

[2] Baromètre RH, Université de Zürich, octobre 2016

 

 

 

16:07 | Lien permanent | |  Facebook | | | |

Commentaires

Savoir gérer ses émotions c'est très bien et important mais pour ce faire il aussi savoir gérer son temps et son argent sinon c'est peine perdue
le stress anéantira tous vos efforts
Et puis un truc important, ne pas se laisser gaver d'informations qui sont souvent plus bidon les unes que les autres surtout en périodes électorales
Tous ceux qui n'ont pas connu la TV avant lâge de20 ans sont finalement des privilégiés
On avait rien mais on inventait des jeux intelligents, en tous cas pour nous /rire
Très belle soirée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovejoie | 17/10/2016

Je m'abstiendrai cette fois de mes commentaires qui mettent l'accent sur le côté un peu naïf de votre démarche.
Mais j'observe que le monde du travail prend une direction presque diamétralement opposée à celle que vous préconisez.
Oserais-je vous recommander la lecture du petit ouvrage du journaliste Jean-Baptiste Mallet, voyage en Amazonie, qui relate son expérience en immersion dans un centre de distribution Amazon.
Tout est conçu pour favoriser la délation. On attend des collaborateurs de dénoncer les faiblesses de leurs collègues pour leur promettre un engagement à durée non déterminée. Les employés travaillent dans des conditions qui leur empêchent d'entrer en contact les uns avec les autres. Ils fonctionnent comme des robots en attendant d'être remplacés par ceux-ci.
L'ubérisation de l'économie propose un système d'une précarité absolue en transformant les collaborateurs en autant d'indépendants qui ne disposent plus des protections sociales minimales et qui sont réduits à mendier l'aide sociale sitôt qu'ils ont été jetés ou qu'ils ont craqué.
Le fait qu'il n'y ait bientôt plus de travail pour la moitié de la population active permet à ces employeurs indélicats de puiser dans un capital infini de ressources humaines et de remplacer les moins motivés aussi rapidement que régulièrement.
Bref, quand je vous lis, j'ai l'impression que vous nous proposez une profession de foi. Vous nous décrivez un monde idéal qui ne correspond vraiment pas à la réalité quotidienne du plus grand nombre, que ce soient des employeurs ou leurs collaborateurs. Tous sont pris dans un engrenage qui implique les restructurations, la baisse des charges, les wagons de licenciements afin de rester compétitifs envers des pays contre lesquels il est tout simplement impossible de régater. Les témoignages de satisfaction au travail sont largement biaisés par la crainte d'un retour de bâton.
Les traités de libre échanges, qui se négocient plus ou moins secrètement dans le dos des citoyens avec la promesse d'une relance de la croissance, poussent la mondialisation à des extrêmes dont les aberrations ne font que creuser l'écart entre le petit pourcent des plus riches et la grande masse d'un classe moyenne qui n'arrive plus à joindre les deux bouts.
Bref, de la théorie à la pratique, il y a un monde que je ne trouve pas dans vos billets.

Écrit par : Pierre Jenni | 18/10/2016

Oui, votre commentaire me rappelle un aphorisme (que je cite de mémoire) proposant que "Les bonnes idées commencent toujours par être traitées d'idéalistes avant que la réalité ne force à les accepter".

Ce qu'il y d'idéaliste ou de naïf, c'est de croire que des modes d'organisation qui font violence à notre humanité puissent être durablement efficaces ou profitables.

Le Dr Légeron, auteur d'un livre de référence sur "Le stress au travail" a établi qu'il existe une corrélation directe entre le niveau de stress et le niveau de répression émotionnelle : les organisations qui prohibent toute expression des émotions sont plus impactés que celles qui favorisent uniquement les émotions positives, alors que celles où toutes les émotions sont acceptées connaissent les taux de stress les plus bas.

Vous voyez, ce n'est pas de la fiction ni de la profession de foi, mais de la science.

Il y a quelque paradoxe ensuite à dénoncer des situations de déshumanisation prononcée (comme chez Amazon) tout en taxant les approches inverses de naïves.

Enfin, je ne sais pas quelle connaissance vous avez du monde du travail. Dans la plupart des entreprises et institutions, il y a une préoccupation sincère pour le vécu des collaborateurs. Citer quelques exemples extrêmes ne rend pas justice au monde des organisations.

L'idéalisme comme le cynisme reviennent à projeter des émotions personnelles sur l'écran du monde. Il importe en effet d'être précis et rigoureux dans l'analyse.

Écrit par : Jean-Dominique Michel | 18/10/2016

"L'idéalisme comme le cynisme reviennent à projeter des émotions personnelles sur l'écran du monde. Il importe en effet d'être précis et rigoureux dans l'analyse."

La magie du débat provient justement des différences qui s'expriment au travers de nos projections forcément toujours arbitraires.
Et la précision de l'analyse permet de cadrer un champ sans trop s'égarer.
Mais un blog ne permet que d'effleurer et susciter encore plus de questions sur le sujet.

Alors pour être plus précis je dirais que je partage évidemment tous vos constats, références et autres proposition d'optimisation du monde du travail. Sans restriction. J'adhère.
Mais j'observe que le travail manque et devrait manquer encore plus à l'avenir quoi qu'en disent certains comme Uber qui prétend offrir des emplois à d'innombrables individus.
La compétition devient si acharnée que tous les coups sont permis. Et ne vous en déplaise, les modèles genre Amazon sont des références pour beaucoup et répondent à des besoins/envies des consommateurs. Comme Uber d'ailleurs.

Je perçois dans votre commentaire une émotion qui exprime de la contrariété. Vous semblez réagir. Mon propos n'est pas une critique gratuite de ce que vous proposez et qui me séduit, mais plutôt un appel à des billets qui décriraient les dérives de certains modèles et les risques qu'ils se répandent. Je rêve aussi de billets qui expliqueraient à chacun les conséquences de vouloir tout, tout de suite et au meilleur prix.
Mais vous me direz que votre domaine est circonscrit au monde de l'entreprise. Celles-ci existent pourtant grâce au consommateur que vous pourriez sensibiliser, responsabiliser et encourager à participer à la mue que vous proposez.
Cordiales pensées

Écrit par : Pierre Jenni | 18/10/2016

Les commentaires sont fermés.