11/11/2016

Victoire de Trump "imprévisible" : oh really ?!...

Tout comme celui du Brexit, le résultat de l'élection présidentielle américaine prend les sondeurs et les analystes par surprise. Le phénomène n'est pas nouveau. L'échec de Lionel Jospin au premier tour en 2002 avait provoqué une même stupéfaction, et avait été précédé de la même incapacité à anticiper ou à sentir les lignes de force actives au sein du corps électoral.

Certes, l'incertitude est un principe à la fois du vivant et du monde physique. Toutefois, cette récurrence actuelle dans l'incapacité à comprendre les déterminations du collectif pose question. Au lendemain de l'élection, les médias américains osent se remettre en question de manière intéressante.


Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. La classe politique dans un large consensus continue à tenir pour successfull une évolution récente qui a produit beaucoup de casse et que les personnes ressentent durement. A l'exception des "extrêmes", nul ne préconise à vrai dire autre chose que de continuer à faire plus de la même chose, en promettant que les résultats seront différents.

La quintessence de cette posture est donnée par le directeur de Bloomberg, qui partage sa conviction que "les problèmes actuels sont provoqués par le manque de mondialisation et de libre-échange bien plus que par la libéralisation elle-même". Ouch ! Continuez les gars et il y aura plein de petits Trumps à la tête de nombreux pays...

 

L'inconfortable vérité est que la mondialisation financiarisée a conduit à un bouleversements de repères fondamentaux au sein des sociétés, comme la dignité liée à l'exercice d'un métier, l'importance pour une communauté d'être raisonnablement diversifiée et auto-suffisante dans les principaux domaines d'activité économique ou la liberté de se déterminer quant à ses choix.

Le déni de ces éléments rend compliquée la prise en compte de la réalité telle qu'elle est vécue. Le fait est que ni le libre-échangisme ni les constructions supranationales telles qu'ils ont été imposés ne satisfont les populations. Refuser de le voir, ne pas en tenir compte, rabrouer cette opinion en la caricaturant expose à de pénibles retours de manivelle.

 

Faiblesse de pensée

A ce déni s'ajoute une sacrée faiblesse épistémologique. Tout inconfortable que cela soit, il faut bien admettre que nos manières de penser le réel sont encore dramatiquement limitées. Au sein d'une ère qui sur-valorise les savoirs et la pensée scientifique et technique, on peine encore à s'extraire des petits bouts de la lorgnette qui nous conduisent, certes avec sophistication, à être passablement à côté de la plaque dans maints domaines.

On a au final une médecine très scientifique mais peu soignante, dont la prédominance met en échec la mise en œuvre d'une politique de santé ; des politiques économique ayant de longue date "déclaré la guerre" au chômage sans avoir su repenser intelligemment les questions du travail et de l'emploi ni leur donner des cadres adaptés ou producteurs de sens ; des systèmes "qualité" imposés partout qui ont beaucoup détruit le sens, le confort, la faisabilité des activités et in fine leur qualité ; des urbanisations génératrices de mal-être; des communautarismes qui flambent en réaction à la déliquescence du lien social; un système social en pleine tension, au sein duquel les institutions elle-mêmes sont en grande souffrance ; une pléthore de consommation qui s'accompagne d'un appauvrissement des biens et des services;  bref des sociétés en multiples tensions pour lesquelles les réponses tenues pour bonnes sont dans l'ensemble largement mauvaises.

Pourquoi ? Parce qu'elle sont mal pensées.

 

La vengeance du réel

Ne pas voir ce qui travaillait le corps social américain, ne pas tenir compte de ce que disaient clairement certains observateurs avisés (comme Michael Moore) s'inscrit en conformité de cette peine à penser adéquatement le réel. Le philosophe Pascal Bruckner relevait avec finesse que la multiplication des outils d'analyses et des experts avait voilé la réalité et que le résultat de l'élection reflète "la vengeance du réel".

Les grands médias admettent aussi cet angle mort : "avoir pareillement échoué à capter ce qui se passait montre que nous avons vécu dans une bulle", disent-ils. Et qu'ils auraient pu éviter un tel décalage en allant à la rencontre des gens et en voyageant dans le pays plutôt que de se consulter les uns les autres...

Oui, tout champ disciplinaire se replie inévitablement sur lui-même s'il ne s'ouvre pas à la confrontation avec l'altérité. De fait et de manière globale, il est urgent que nous fassions évoluer nos épistémologies, que nous les élargissions, que nous les rendions plus vastes, plus aptes à appréhender la complexité,  plus sensibles à l'humain.

Le fétichisme du quantitatif (les sondages en l'espèce) obstrue la vision et prévient de mieux percevoir et comprendre. Or notre monde est gouverné par des groupes (les "élites") de financiers, de juristes, d'économistes et d'administrateurs qui ont été façonnés au moule de cette vision rétrécie des choses.

Sortir de cette impasse impose de réviser non seulement nos modèles, mais aussi notre méthode.

 

Good morning épistémologie !

Pour user de la plaisante formule, la santé est trop sérieuse pour être laissée aux soins des médecins, le cadre de vie aux architectes, l'économie aux économistes, la chose publique aux politiques, l'information aux journalistes. Penser mieux et plus loin passe par l'ouverture et l'échange entre champs de connaissance, spécialistes et profanes.

On ouvre un chantier pour repenser l'aménagement de la rade en ville de Genève ? Chic ! Mais que ce groupe de travail ne soit composé que d'architectes, voilà qui refroidit d'emblée. C'est même l'assurance de conclusions problématiques.

Adjoignez-lui des artistes, des artisans, des mères de famille, des enseignants, des sociologues, des infirmiers, des journalistes, des paysagistes et vous aurez une chance de voir émerger une intelligence enrichie. La seule voie pour introduire un supplément d'âme et de sagacité dans nos processus décisionnels est de favoriser une confrontation des sensibilités et des savoirs.

Joël de Rosnay soulignait récemment que nous avons bien plus besoin d'une intelligence humaine augmentée que d'intelligence artificielle... Ce serait beau et intelligent de voir un "Human intelligence project" doté des mêmes fonds que le "Human Brain Project" où l'on s'imagine qu'en mettant 20'000 ordinateurs en réseau l'on va comprendre quelque chose à l'esprit humain. Ne serait-il pas autrement plus urgent de mieux faire fonctionner celui que la nature nous a donné et chercher des épistémologies plus performantes que celles qui ont cours actuellement ?...

 

La caricature

Dernier élément, la tendance dramatique à la caricature. Les outrances de Trump -assurément détestables- ont fonctionné à merveille pour lui : en se focalisant sur elles, les médias ont perdu de vue le fond du propos et hurlé au loup, espérant mettre le trublion en échec.

Avec un effet de paradoxe tragique : montrer le clan Clinton uni et outré, drapé de vertu, contre les pitoyables vantardises sexuelles du magnat, ne pouvait que sonner singulièrement faux-cul. S'imaginer qu'il y avait là de quoi récupérer massivement l'électorat féminin relevait encore de l'illusion.

En cherchant à réduire d'emblée une contestation de fond à des éléments certes présents mais qui ne la résument pas (comme la xénophobie au sujet du Brexit) on démontre avant tout un refus d'entrée en matière sur les problèmes soulevés. Et donc on précipite les électeurs dans le camp adverse.

En faisant la démonstration d'une incapacité à penser le réel. Et oui, celui-ci ne pardonne pas.

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Commentaires

"avoir pareillement échoué à capter ce qui se passait montre que nous avons vécu dans une bulle",
La bonne excuse ! Ne serait-ce pas plutôt pour masquer une corruption généralisée des journalistes, alimentée par la fondation Clinetone?

Écrit par : Charles | 11/11/2016

Cher jean do..
Oui d accord avrc tout sauf...il ne faut pas penser le reel..mais le voir!

Écrit par : Renaud stachel | 16/11/2016

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