22/11/2016

Parole et discours en politique et ailleurs

La linguistique distingue à juste titre la parole du discours. Un discours consiste en un ensemble d’informations et d’idées que n’importe qui pourrait énoncer parce qu’il dépend d’une certaine manière de voir les choses et de les dire. Emanant d’un milieu, il est codifié dans sa forme comme dans le fond.

La parole en revanche est un acte personnel de communication, vivant, singulier, par lequel des idées prennent chair. La difficulté à passer du discours à la parole est la raison pour laquelle tant de haut dirigeants ou responsables politiques sont de piètres orateurs. Il leur est difficile sinon impossible de se dévoiler, de parler depuis leur sensibilité et leur humanité aussi bien qu’à partir de leur intellect.

Aucun d’entre nous n’aime se retrouver face à un orateur qui débite des discours prévisibles, comme on les trouverait rédigés dans une brochure, avec des expressions convenues. Nous ne pouvons résonner que confrontés à une parole vivante, qui nous étonne, nous conforte et nous bouscule, nous inspire, nous porte plus loin que ce que nous croyions penser ou savoir. Nous avons besoin de sentir qu’elle émane d’une personne, avec son tempérament, son histoire de vie, sa sensibilité, sa capacité de transmettre ce qui est important pour elle.


Informer n’est pas communiquer. Pour informer, le discours suffit. Pour communiquer, il faut impérativement savoir combiner avec habileté discours et parole dans un ensemble cohérent, qui rassurera par sa tenue et sa pertinence tout en ouvrant sur un « supplément d’âme ».

Les campagnes électorales américaine et française illustrent bien cette perspective. Hillary Clinton a perdu une situation qui devait être gagnante par l’indigence de sa parole, face à un adversaire diablement décomplexé et donc flamboyant dans la sienne.

Dans la primaire de droite, un repérage fait sens : Nicolas Sarkozy, évidemment, est un grand communicateur. Ce qui lui a coûté sa place est qu’il est grillé, qu’il n’apparaît plus crédible ou désirable. Nathalie Kosciusko Morizet, Burno Lemaire, Jean-Frédéric Poisson et Jean-François Coppé sont de simples apprentis qui ne pouvaient que souffrir de manière rédhibitoire d’une compétition avec les têtes d’affiche.

En ce qui concerne Alain Juppé et François Fillon, il y a bien eu confusion dans l’esprit des observateurs et des analystes. Les deux apparaissent bon politiques, hommes d’Etat (tous deux ont été Premier Ministre), assez froids et retenus dans leur expression, manquant de charisme. Ils misaient dès lors à la fois sur une solidité programmatique, et sur une sorte de « contre-emploi » après l’hyperagitation sarkozyenne et la médiocre « normalité » hollandaise.

Alain Juppé dans un registre un peu désuet au parfum de « Douce France » en carreaux Vichy, François Fillon dans un registre plus dramatique d’ « il faut dire la vérité aux Français », laquelle vérité, on le sait, n’est pas très bonne.

Pourtant, ce qui a été sous-estimé, c’est la très grande force personnelle de la parole de Fillon. Voici bien un homme politique qui ne l’a jamais soumis à l’air du temps, aux enquêtes d’opinion, aux recettes des communicants. Une parole de conviction authentique, assumée, même dans ses aspects peu chatoyants.

Il est certes à la fois étonnant et rassurant de voir à quel point cette posture –faite d’intégrité- a suscité l’adhésion. Parce que quand la coque fuite de toutes parts, ce n’est pas le moment d’endosser son smoking et de monter à l’étage écouter l’orchestre en gesticulant ou bien en sifflotant.

Alain Juppé aura aussi tenté d’incarner cette détermination sereine, conforté par les sondages. La différence est que Fillon s’est autorisé une audace réelle dans ses propos comme dans son programme, tout en restant dans son registre d’énonciation. Et se référant avec droiture et une sincérité évidente à des convictions personnelles faisant office de repères en ces temps troublés.

Par contraste, Juppé est apparu comme content de son sort et indolent, dans sa conviction tranquille d’être choisi, discourant avec hauteur et mollesse au long des trois débats. Dimanche soir, sa parole avait changé, comme fouettée par la défaite. Sans doute trop tard pour lui.

Nous relèverons enfin qu’aux Etats-Unis comme en France, les sondages portant sur la question « qui est apparu le plus convaincant ? » après les débats télévisés se sont généreusement plantés. Peut-être « Quel candidat vous a-t-il le mieux parlé ? » serait-elle plus indiquée ?

 

Voir aussi : Fillon, l'homme qui ne s'incline pas devant les ricanements, excellent article dans Le Figaro

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