13/12/2016

Mystique

Je crois que seule la mystique peut en définitive porter un éclairage décent sur notre condition humaine, un éclairage qui ne nous limite pas, qui rende justice à cet infini que nous portons en nous à défaut de pouvoir le concevoir...

Et que comme le propose Edgar Morin, l'éducation à la condition humaine aurait à être au cœur de toute éducation digne de ce nom c'est-à-dire digne de nous. A partir de cette perspective comme des autres (physique, biologique, psychologique, sociale, scientifique, philosophique et culturelle).

En attendant, puisque nous considérons encore cela comme du luxe ou du verbiage, un petit texte incandescent de Zundel (tiré du "Poème de la Sainte-Liturgie) qui dit tout et donc ne dit rien :-)


 

C'est là le secret de notre liberté.

Rien n'est à notre taille

et l'immensité même des espaces matériels

n'est qu'une image de notre faim.

Toute barrière nous révolte

et toute limite exaspère nos désirs.

C'est aussi la source de notre misère.

Une «capacité» n'est qu'une aptitude à recevoir.

Une capacité d'infini

est une indigence infinie,

qui exige d'être comblée avec une urgence

proportionnelle à ses abîmes.

 

Ne parvenant pas à réaliser notre unité par en-haut,

nous nous efforçons de l'atteindre par en-bas.

Par un transfert de notre appétit

sur les objets sensibles,

nous leur prêtons la séduction infinie

qui répond à l'immensité de nos désirs.

Quoi de plus naturel dès lors

que de céder à leurs promesses

et de subir l'envoûtement de leur attrait ?

Comment pourrions-nous résister à leur appel,

affamés d'infini,

quand l'infini semble à portée de la main ?

Nous ne voyons pas

que ce qui nous fascine et nous enivre,

c'est la projection sur les choses

du besoin infini qui nous travaille,

et le scintillement de l'esprit

sur la croupe mobile des vagues fuyantes.

Nos mains gardent de leur capture

autant qu'un enfant qui s'efforce de saisir

l'iris d'une bulle de savon.

 

Il faudrait, à ce point, nous montrer

ce que nous poursuivons réellement,

plutôt que de nous accabler

sous la vanité des objets qui nous séduisent.

Car ce ne sont pas eux qui nous ensorcellent,

mais le chatoiement de l'infini

dans les plis de leur étoffe.

Nos pires excès témoignent encore

de notre vocation divine,

et ne représentent, la plupart du temps,

que l’élan désespéré de notre cœur

vers un bonheur insaisissable.

 

Quelle blessure est souvent, en vérité,

la révélation de notre grandeur

et quelle résonance illimitée

donne à toutes nos émotions

cette capacité d'infini

qui est le fond de notre nature!

Nos douleurs et nos joies sont sans bornes,

comme nos tendresses et nos admirations.

Et pourtant nos réalisations

semblent si précaires et si vaines.

Nos gestes seront-ils éternellement des simulacres

dont l'éclat des mots couvrira le vide,

ou faudra-t-il admettre avec un tranquille scepticisme,

pour échapper à la magie du lyrisme,

que la vie se limite aux accidents incohérents

d'une physique et d'une chimie délirantes?

On n'expliquerait pas alors ce besoin de comprendre

qui dépasse tellement en nous l'utilité

que nous pouvons tirer des choses,

ni comment nous serions intelligents

si l'univers était inintelligible.

(…)

Le mystique a sondé ces plaies

avec un indicible respect

et une magnanime compassion.

Il a compris que l'élan magnifique

devait retomber sur soi,

ou trébucher sur une idole,

que cette sortie triomphale

ne pouvait qu'aboutir à la pire captivité,

si l'extase ne rencontrait son objet véritable,

si l'infini ne se révélait indubitablement

comme un Autre;

Un Autre à qui tout l'être pût être réellement donné,

avec toutes les exigences de sa vie intérieure,

toute la richesse de ses désirs,

et toute l'immensité de son cœur.

Un Autre, mais qui fût de l'ordre de l'esprit,

et tellement intérieur à l'âme

que la personne acquît sa véritable autonomie

en lui cédant et en s'y abandonnant

comme à son vrai moi.

Un Autre en nous, qui ne fût pas nous,

et sur qui notre être moral pût être fondé,

dans un altruisme qui consacrât son unité.

 

Le mystique saisit du premier coup

la nature divine du problème,

et l'immensité des valeurs engagées

dans ces erreurs tragiques,

dont un être spirituel est seul capable.

Il sait d'ailleurs que les blessures de l'âme

sont aussi les points d'insertion de ses ailes,

et que nos instincts les plus profonds,

ressaisis dans toute leur pureté,

et réalisés selon toute l'ampleur de leur élan,

aboutissent d'eux-mêmes

aux régions silencieuses de la prière.

Il est ouvert à tous les êtres,

et tous les gémissements de l'univers,

toutes les recherches de l'esprit,

tous les rêves de l'art

tous les émois et toutes les blessures de l'amour

ont trouvé un refuge dans son cœur.

Il entend toutes ces voix

en leur résonance intérieure,

en leur «De profundis»,

en leur divine clameur;

et les mots de la parabole

lui deviennent mystérieusement lisibles

comme le dénouement positif de toutes ces angoisses:

«mon ami, monte plus haut» (Lc 24,20).

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