27/03/2018

Osera-t-on dire la foi chrétienne d’Arnaud Beltrame ?

Honoré héros de la nation, ce lieutenant-colonel s'est sacrifié pour aller au bout de sa mission au service de son pays, c'est-à-dire des personnes qui le composent.  Cet événement nous émeut d’autant plus qu’il nous met face au plus admirable des comportements possibles : l'ultime don de soi. La France en est touchée, et au-delà des frontières nationales, les humanistes de tous bords s’inclinent en hommage à cet homme qui rendit au prix de sa vie un hommage sans limites à la dignité de l’Humain.

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Osera-t-on dire (on l'a un peu évoquée) la réalité de la conviction de foi chrétienne qui l’animait ? L'époque est frileuse en la matière. La religion reléguée avec force à la sphère privée, de préférence du côté du cabinet de toilette : on veut bien à la limite que les gens en fassent usage, mais dans le secret de leur intimité, sans en faire étalage.

Certes, il fait sens qu’un continent à la fois déchristianisé et habité par plusieurs dizaines de millions de musulmans soit soucieux de ne pas s'engager dans un affrontement de civilisations auquel la religion hélas prédispose. Qu’on le veuille ou non, on marche désormais sur des œufs, au point d’être embarrassés des racines chrétiennes de l’Europe ou de trouver provocatrice l’exhibition de crèches durant l’Avent.

Le christianisme est il est vrai tombé en désuétude, par la faute d'institutions qui n'ont su en proposer que la dimension de contrôle moral et social, antinaturel et hypocrite, au lieu d'irriguer le collectif d’une vivifiante  mise en présence du Mystère.

Le manque à penser et à dire est aussi symptôme, en particulier d’un inquiétant vertige identitaire. Amin Maalouf relevait dans son magnifique ouvrage Les identités meutrières que seul le christianisme avait pu produire une société démocratique, tolérante et plurielle. Parce qu’historiquement, il a ouvert la porte à une anthropologie sacrée à portée universelle : la dignité irréductible de chacun émanant de son humanité et de notre irréductible équidistance à la Source, et non pas de l'appartenance à tel ou tel groupe ethnique ou social.

Organisant par-là probablement sa propre disparition. L’appartenance religieuse devant, selon Maalouf, « être remplacée par une autre».  « Laquelle ?  L'humaine ».

 

Mystique et religion

Sans doute est-ce la finalité de toute religion bien comprise que d’atteindre à une universalité qui en rende accessoires les particularités. En ce sens, on a pu proposer que la mystique est la culmination de toute religion. Un espace où la définition que l’autre retient n’importe plus, puisque c’est la contemplation éblouie du Mystère qui tient lieu de communion humaine dans un « au-dessus » ou un « au-delà » qui tout à la fois nous dépasse, nous subsume et nous libère...

Il n’empêche que nos trajectoires individuelles sont inscrites dans des traditions qui ont chacune -laïque ou religieuse- son visage.

L’enracinement dans sa foi chrétienne d’Arnaud Beltrame est une vérité qu'il faut pouvoir dire. Ne serait-ce que par respect, parce que cela aura été sa vérité et sa vie. Mais aussi parce que ce martyre de l’amour est ce que le christianisme aura produit de plus beau et de plus radicalement libérateur au cours des siècles.

Comme Maximilien Kolbe s'offrant à Auschwitz en substitution d’un père de famille condamné à être emmuré vivant en rétorsion à une évasion de prisonniers. Le père Kolbe fit le choix d’aller à la mort -en chantant!- parce qu'à ce moment-là, les valeurs auxquelles il avait consacré sa vie (et dont il est si facile pour nous de nous gausser) importaient plus que tout et que seul le don absolu de soi pouvait les faire vivre.

Alors oui, nous pouvons honorer sans nous défiler ce martyre de l’amour, de la fraternité, de la non-violence et du don de soi, répondant au martyre assassin des kamikazes.

L'altruisme n'est bien sûr pas un monopole chrétien. Il y a des altruistes bouddhistes, juifs, sikhs, bah ‘ai, musulmans aussi, ainsi qu’athées - l'athéisme étant aussi une religion (certes "en négatif" puisque sans rites ou corpus de mythes prescrits) conformant comme toute religion de façon dogmatique une vision du monde.

En relevant et en honorant la foi d’Arnaud Beltrame, nous n'opposerons pas les idées ni les religions. Nous honorerons à l'inverse cette vérité que si elles portent, par nature, le risque de s’enfoncer dans l’enfermement, le rejet de l’autre ou l’intégrisme,  elles sont aussi et tout autant capables d’élever au lumineux, au pacifiant, au civilisateur, dans l'exacte mesure où elles savent, tendant à l'universel, se dépasser elles-mêmes.

Arnaud Beltrame aurait pu tout autant être athée, agnostique, juif ou musulman. Son acte héroïque n'aura pas tenu à son christianisme, mais à l'étendue de son humanité. Humanité s'enracinant pour lui dans sa foi chrétienne. A l'image du Dieu auquel il croyait, il aura atteint à la valeur la plus sacrée de sa religion : donner sa vie pour ceux qu'il aimait. Et le génie du christianisme, exprimé dans la parabole du Samaritain, c’est que l'ami ce n’est plus nécessairement le semblable ou proche, c’est aussi bien le tiers, c’est l’autre, c'est l’inconnu, le dissemblable. Et par-dessus tout celui qui souffre ou est vulnérable…

Honorons ce génie et sachons ne pas escamoter, ne pas rendre insignifiant ou honteux ce qui, pour Arnaud Beltrame, fut fondamental. Et qui ne mérite rien d’autre que notre plus profond respect.

15:30 Publié dans Air du temps, Changement de monde, Société | Lien permanent | |  Facebook | | | |