29/03/2018

Qu’avons-nous fait de l’Homme ?

La Suisse aussi a ses génies, souvent discrets. Parmi ceux-ci, un petit abbé neuchâtelois, malmené tout au long de sa vie par sa hiérarchie, et dont l’œuvre resta confidentielle de son vivant. Mais ayant acquis depuis un rayonnement tel qu’elle est aujourd’hui considérée comme un des monuments mystiques chrétiens du 20ème siècle.

En ce temps pascal qui n’est plus guère que celui de courtes vacances et du chocolat, je partage un texte de Maurice Zundel, qui porte les fulgurances de son auteur. Pour l’anthropologue que je suis, la primauté d’une religion en particulier -qui serait plus juste ou plus valide que les autres- est un non-sens. Les religions sont l’expression de notre compétence (mais aussi de notre besoin) de créer des fictions -selon le joli terme de Yuval Harari. Lesquelles ne sont pas de simples fables ou d’aimables calembredaines, mais des récits paradigmatiques qui informent et façonnent notre être-au-monde. Et chaque religion a ses particularités, ses traits problématiques et ses beautés. Goûtons donc à l’approche de ce temps fort des chrétiens cette parole.

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Qu’avons-nous fait de l’Homme ? C’est la question que nous pose cette Liturgie du Jeudi Saint. Qu’avons-nous fait de l’Homme ?

Si nous avions compris l’Évangile de Jésus, est-ce que le monde se trouverait dans l’état où il se trouve aujourd’hui ? Évidemment non !

Car justement cette Liturgie du Jeudi Saint cumule, en quelque sorte, toutes les consécrations de l’Homme par Jésus Christ. Le « Mandatum», la dernière consigne de Jésus : « C’est à cela que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean 13:35).

Voilà donc le dernier mot du Christ ! Le dernier mot du suprême Prophète, le dernier mot du Fils de l’Homme et du Fils de Dieu, c’est d’aimer l’Homme et de faire de l’amour de l’Homme, le test, le critère, la pierre de touche de l’amour de Dieu.

Et cet amour de l’homme, Jésus va le manifester dans cette scène incomparable, inépuisable, bouleversante, du Lavement des Pieds. Il va nous montrer Dieu à genoux devant l’Homme, devant l’Homme qui est le Royaume de Dieu, devant l’Homme qui porte l’infini dans son cœur.

Jésus à genoux devant l’Homme ! Il n’y a plus rien maintenant à ménager. Il ne s’agit plus de conduire les disciples par une parabole, il faut les mettre brutalement devant la réalité, car la catastrophe est imminente : le Sauveur du monde va être immolé, la toute-puissance de Dieu va connaître un formidable échec en apparence.

II faut donc que le vrai visage de Dieu s’imprime maintenant dans le cœur des disciples et qu’ils sachent que Dieu, justement, est au-dedans d’eux-mêmes, d’une Présence confiée à toute conscience humaine. C’est à cela que Jésus veut conduire ses disciples, c’est ce Royaume de Dieu qu’II voulait ériger au-dedans de nous, nous révélant que le ciel est ici, maintenant, dans cette éternité de l’amour, au cœur de notre plus secrète intimité.

(...)

Pour atteindre Dieu, il faut donc -j'entends le Dieu vivant, le vrai Dieu, le Dieu qui est au-dedans de nous un espace infini- il faut donc ouvrir nos cœurs, il faut les faire aux dimensions de Son cœur, il faut nous rendre universels et dépasser nos frontières et nos limites, il faut que nous devenions une Présence à tous et à chacun.

Et c'est alors que nous atteindrons, que nous rejoindrons, que nous découvrirons le vrai Dieu. Si nous en faisons une idole à notre mesure, si nous le restreignons à nos besoins, si nous réduisons Dieu à un monopole de secte ou de parti, il s'agit d'un faux Dieu.

Le vrai Dieu n'a pas de frontières, le vrai Dieu est un Amour illimité, le vrai Dieu est tout entier et infiniment en chacun un don illimité.

Jésus était présent à ses Apôtres ; ils ne l'ont pas reconnu; Il était devant Pilate, Pilate ne l'a pas reconnu; Il comparaît devant Caïphe, et il ne L'a pas connu; parce que tous Le voyaient du dehors, ils Le voyaient en-dehors d'eux, au lieu de Le voir au-dedans d'eux-mêmes, comme le Principe, comme le Lien qui unit tous les Hommes et qui peut faire de tous une seule Vie.

 

Maurice Zundel

A Lausanne - Montolivet, le jeudi saint 7 avril 1966.

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11:19 Publié dans Air du temps, Spiritualité & religion | Lien permanent | |  Facebook | | | |