La trottinette électrique, nouveau fléau ?!

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Ce sont les titres et sous-titres (évidemment racoleurs) mis en exergue par la TdG ces derniers jours à la suite de plusieurs accidents dus à des collisions entre trotinetteurs et piétons. Les journalistes sont des baratins, ils ont besoin de capter l'attention du volage lecteur, et certaines ficelles -bêtes mais efficaces- fonctionnent toujours.

Le fléau est, rappelons-le, un instrument agricole servant à battre le blé pour séparer la tige et l'épi. Outil du feu quotidien pré-mécanique, il pouvait se transformer en vilain Nunchaku des campagnes et servir au besoin à de fracassantes violences. La métaphore était donc déclinable à volonté.

 

D'Attila "fléau de Dieu" (pourtant arrêté par Saint-Loup à Troyes) à la drogue "fléau" de la jeunesse des années '70, puis à la petite délinquance ou la violence gratuite "fléaux de nos rues", sans oublier le chômage "fléau de l'économie", la formule s'est trouvée servie à toutes les sauces.

Un nouvel engin, bien pratique, a récemment fait son apparition comme véhicule léger, à deux roues mais se pratiquant debout, ce qui est bien amusant. La trottinette électrique s'est répandue dans nos paysages urbains, avec un "business model" assez délirant dans certaines grandes villes où elles jonchent les trottoirs et s'entassent comme une forme omniprésente de mobilier urbain. Chez nous c'est bien sûr plus tranquille, mais avec des personnes fendant la brise ainsi perchés dans un souffle de silence... et souvent ma foi fort vite.

Les modèles les plus performants ont un autonomie d'une quarantaine de kilomètres, qu'elles sont (en théorie du moins) capables d'avaler en une heure étant donné leur vélocité. Et c'est bien là que l'engin pose problème.

 

Un corps humain (soixante à cent kilogrammes en moyenne en comptant la dizaine de kilos de la trottinette) lancé à trente ou quarante km/h constitue un redoutable projectile. Nous nous sommes tant habitués à la vitesse (notre espèce ne s'est jamais déplacéee qu'à 20-30 km/h au plus pendant des millions d'années, puis à 30 à 50 km/h depuis notre plus noble conquête) que nous ne voyons plus bien ces réalités. Les collisions sur les pistes de ski en attestent. Pour ceux qui auront vu ces clips de prévention, réalisés avec des mannequins, le choc provoqué par un skieur en fauchant un autre à 50 km/h est d'une violence terrifiante, le corps du percuté étant projeté dans les airs avant de se fracasser au sol comme un pantin désarticulé. Le lissage industriel des pistes de ski et la neige artificielle, cet affreux goudron de glace, ont ouvert la voie à un tombereau (véhicule agricole) de drames et dérives.

Oui, la trottinette électrique peut être sacrément dangereuse. En elle-même, elle ne saurait causer aucun dommage : un engin non-monté par quelqu'un qui prend et fait courir des risques exagérés est souverainement inoffensif. Par contre, lancée à trente ou quarante à l'heure sur une cible humaine, c'est un danger mortel.

 

Attila ne servait pas à battre le blé, c'était un militaire (si au moins ceux-ci aidaient à la moisson, au moins serviraient-ils à quelque chose...) Les drogues ne sont pas un fléau, ce sont des substances chimiques produisant des effets psychoactifs sur le cerveau humain. La délinquance ou le chômage ne sont rien d'autre que les produits systémiquement logiques de certains modes d'organisation économique et sociale.

Dans tous ces cas, le danger ou les dommages sont produits par l'activités humaine. Et donc par notre inaptitude à être suffisamment intelligents pour ne pas les générer. Les Etats-Unis, cadavre à la dérive, en fournissent un triste exemple : en garantissant au crime organisé un marché noir de la drogue prospère, ainsi qu'un marché juteux des psychotropes pharmaceutiques, à une échelle vertigineuse. En favorisant la délinquance et la violence par la déliquescence des systèmes éducatif et de solidarité sociale, puis en réprimant à tour de bras d'une manière ciblée sur certains groupes qui ne fait que garantir l'amplification des problèmes qu'on dit chercher à résoudre. En exportant armes et conflits dans le monde au mépris des populations -pourvu que les affaires soient bonnes. Et en faisant de l'injustice sociale (privilégier les privilégiés) une sorte d'hubris orgiaque confirmant que l'on peut tout dès lors qu'on n'a ni scrupule ni éthique.

Revenons à nos moutonnantes trottinettes. La loi et le bon sens sont pourtant simples. Le corps humain est fait pour pouvoir supporter une chute à la vitesse à laquelle il est capable d'avancer par lui-même. Au-delà, c'est big trouble. Les conséquences normales connaissent un envol exponentiel avec les km/h en plus.

 

Principe 1 : éviter de dépasser les 15 à 25 km/h dans les conditions les plus sûres.

Principe 2 : rouler sur la chaussée (périlleux) ou les pistes cyclables (aussi) mais en aucun cas sur les trottoirs. Et dans des espaces autorisés mais fréquentés aussi par des piétons mettre pied à terre ou rouler littéralement au pas (3-5 km/h).

 

A ces deux conditions bêtes comme chou, il n'y aurait ni accident, ni titres racoleurs de la TG.

Pourtant les accidents se multiplient, avec bien sûr des histoires de vie terribles pour les victimes.

Alors c'est quoi le fléau ? Un objet inerte ou l'inconscience de celui qui le monte ?

Avec une question subsidiaire drôlement troublante : par quel mécanisme une personne en vient-elle à négliger ou se ficher comme de l'an quarante des risques potentiellement mortels pour elle-même  et pour les autres ?

En restant dans ce registre du "fléau", nous continuons d'éviter de nommer l'ignorance et l'irresponsabilité humaines (ou les limites de notre intelligence dans les meilleurs cas) comme les vrais et seuls responsables de la quasi-totalité de nos malheurs.

Les journalistes doivent trouver des formules qui captent l'attention, émeuvent et souvent indignent. C'est une triste nécessité dont ils sont captifs, mais qui participe à entraver la tenue de débats intelligents, inforatifs et inspirants sur les vrais sujets.

 

Je propose donc :

"La bêtise humaine partant en guerre, quel fléau !"

 "La misère humaine qui conduit des personnes à s'autodétruire avec des substances psychoactives, quel fléau !"

" "Le chômage, produit de la priorité donnée aux profits de certains contre le bien prioritaire de tous, quel fléau !"

Et pour satisfaire la saine curiosité du lecteur :  "L'irresponsabilité humaine à trottinette, nouveau fléau des villes ?!"

 

 

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