Coronacolère

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Le texte qui suit m’a été adressé par un jeune homme de 27 ans qui m’est très cher. Il l’a rédigé pour mettre en mots les sentiments qu’il avait à l’esprit et sur le cœur alors que nous sortons de cette crise sanitaire.

Je ne saurais dire à quel point il m’a touché. J’ai une conscience poignante du ratage de ma génération qui a laissé advenir un modèle de société dysfonctionnel à tant d’égards : qui, il y a trente ans, aurait milité pour qu’advienne le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui avec son urgence climatique, l’effondrement des écosystèmes, la précarisation de l’emploi, l’ascendant pris par les industries sur les systèmes démocratiques, la perpétuation des disqualifications et des inégalités, la violation continue de la dignité comme des droits humains et sociaux, bref, ce bourbier que le philosophe Fabrice Midal appelle « l’ère du désastre » ?

La transition énergétique aurait dû être mise en œuvre il y a quarante ans, comme la protection des ressources naturelles et de l’environnement, le développement de systèmes de santé qui aident les gens à aller bien au lieu de tirer profit de leurs maladies, une gouvernance authentiquement au service du bien commun, des institutions qui garantissent la protection contre la détresse, la précarité ou l’abus.

Nous sommes encore loin du compte essentiellement par inaptitude à mettre en œuvre les dispositifs et processus qui mettraient les vraies priorités en ligne de mire. L’évènement extraordinaire du confinement aura paradoxalement montré à quel point il est possible -dès lors qu’on en fait une priorité- par exemple de réduire drastiquement la pollution, le stress généralisés et la surconsommation.

A maints égards, la crise du Covid n'aura que reflété ce désastre systémique : autorités impréparées et déboussolées, experts infiltrés par les intérêts privés, perte des repères fondamentaux (comme celui de se rappeler ce qu'est simplement une épidémie.) Avec des réponses boiteuses, pétries de bureaucratose et d'abus d'autorité, couvertes par un déni de réalité orwellien repris en boucle par les  médias...

 

Voici -de surcroît- venu le temps de l'auto-congratulation : le président Macron s'est accordé un tonitruant satisfecit qui avait quelque chose d'obscène quand on voir la débacle dans laquelle a été la France. Dont le Pr Perronne se demande douloureusement : "Y a-t-il une erreur qu'ils n'ont pas commise ?" évoquant "l'union sacrée de  l'incompétence et de l'arrogance", le mensonge d'état et la corruption qui ont présidé aux prises de décision tandis que la population était laissée -ce fut une première- sans soins face à l'épidémie sauf à en venir à l’article de la mort !

La Suisse, évidemment, a fait un peu moins pire. Mais prétendre que nous avons "bien géré la crise" est un sacré contre-sens. Certaines mesures et décisions étaient bonnes, mais faisant suite avec la même panique à la même impréparation, répétant le même déni de soins et pavant la voie aux même conséquences socio-économiques désastreuses.

Le sens du mot « crise » est étymologiquement de prendre une décision, faire un choix. Nos systèmes de pensée ont montré (à nouveau) une grave défaillance dans l’aptitude à penser la complexité.

Saurons-nous tirer profit de cette opportunité ? La première étape serait celle d'une analyse lucide et intègre de nos réactions et décisions face à cette épidémie, banale dans son ordre de grandeur. Indépendante des intérêts en place et donc capable de poser les vraies questions. Avec d’autres objectifs que le déni et l'autosatisfaction. Autant dire qu'à voir l'attitude des autorités suisses et françaises, on est (à nouveau) très mal barrés...

La colère dans ce contexte est un bien et une nécessité. Le rouleau compresseur des intérêts qui nous asservissent est pour l'instant inarrêtable. Penser, prendre la parole, interpeler, résister sont des enjeux de société plus urgents que jamais. Nous devons lutter de toutes nos forces pour ne pas laisser la fatalité des rapports de pouvoir tels qu'ils existent aujourd'hui écraser l'aspiration essentielle de construire un monde qui devienne -enfin- vivable. Ce qui ne peut se faire qu'à la condition qu'il soit enfin intègre et aligné sur les valeurs fondamentales que nous partageons.

Je remercie l'auteur de m'avoir autorisé à la publier et à le partager avec vous. Son texte fait mal parce qu'il vise juste et exprime le désarroi d'une génération que nous achevons de laisser tomber avec toujours la même irresponsabilité ou résignation.

 

Ma génération, avant le Covid, était déjà soucieuse et énervée. Les manifestations pour le climat et pour les femmes qu’elle a menées en 2019 en étaient l’expression. Cette génération, née grosso modo entre la chute du mur de Berlin et l’aube du troisième millénaire, est composée d’enfants des derniers baby-boomers. En d’autres termes, cette génération est l’héritière du monde fantasmé et insoutenable de leurs parents, qui subsisteront eux-mêmes la seule génération à avoir connu le plein-emploi (fin des Trente glorieuses) et l’insouciance écologique (explosion de la consommation) en même temps. Cette génération nous gouverne aujourd’hui. Elle est si fière d’être l’héritière de mai 68 pour ceux de gauche, et si fière d’être le bourreau de l’État providence pour ceux de droite. D’un côté comme de l’autre, les causes que cette génération avait à défendre étaient dérisoires face aux défis que ma génération doit relever. Descendre dans la rue durant les années 70 pour avoir le droit de faire la fête et l’amour paraît en effet ridicule face à la lutte pour la survie climatique que ma génération doit mener, pour elle-même et ses propres enfants. Mais blâmer les post-soixante-huitards serait se tromper d’ennemi. Le capitalisme sauvage, réelle cause des inégalités et de l’effondrement climatique, doit rester dans notre ligne de mire.

 

Ma génération, avant le Covid, était déjà pauvre et énervée. Consciente qu’elle n’atteindra jamais le niveau de vie dont ses parents ont joui, elle a dû se résigner. Tampon entre deux siècles, que dis-je, entre deux millénaires, ma génération n’est pas née avec un smartphone dans les mains mais doit pourtant maîtriser nombre d’outils informatiques pour trouver un emploi. Ma génération, qui entend d’une oreille qu’étudier les sciences sociales et humaines ne la mènera qu’au chômage, mais qui, de l’autre, apprend que l’intelligence artificielle va détruire tous les autres métiers, est perdue. Fatiguée d’enchaîner des stages, souvent non-rémunérés, fatiguée de se battre pour des salaires permettant à peine de payer ses assurances maladies et loyers, ma génération sait qu’elle doit changer le monde. Elle sait que, en tant que tampon entre deux époques, elle se doit d’être le pont entre le monde de ses parents et celui de ses enfants, c’est-à-dire le pont entre l’insouciance économique et la conscience écologique. Quelle mission ! Pour que nous puissions la réussir, nous devons réinventer les dénominateurs sociétaux qui nous gouvernent, soit définitivement enterrer les sacro-saintes lois de la croissance, de la productivité et du PIB. Le combat est loin d’être gagné.

 

Ma génération, pendant le Covid, s’est sentie sacrifiée. Déjà en recherche d’emploi, elle a appris que son avenir socioprofessionnel serait hypothéqué encore de quelques mois, voire de quelques années. Pour quoi, pour qui, avons-nous sacrifié notre avenir économique ? Pour quoi, pour qui, avons-nous précarisé des centaines de millions de personnes à travers le monde ? Pour un virus qui tue moins que la grippe. Et pour des gens de plus de quatre-vingt ans. Je ne pense pas que mon grand-père de 89 ans, s’il pouvait encore saisir le monde qui l’entoure, serait ravi d’apprendre que son petit-fils doit aller s’inscrire à l’hospice alors qu’il a fait cinq ans d’études. Mon grand-père, dans les années 50, quand il obtenu sa licence et est arrivé sur le marché du travail, avait son avenir professionnel sur un plateau. Ma génération en a aussi marre de voir les métiers du social sous-payés, alors que d’autres professions, dont l’unique objectif est de réaliser la plus grande marge à la fin du mois, sont surévaluées. Quelle noble cause que de vouloir faire encore plus de fric, alors que ceux qui s’engagent professionnellement pour le bien commun n’arrivent pas à payer leurs factures.

 

Ma génération, après le Covid, veut avoir sa chance. Elle a faim, elle a soif de vie, elle a envie de croquer le monde et de contribuer à l’avènement d’une société meilleure. Pour cela, elle devra être écoutée, autant par ses parents baby-boomers que ses grands-parents désormais à l’abri du Covid. Ma génération s’est sacrifiée pour sauver ses grands-parents d’un coronavirus, elle se sacrifiera pour sauver la planète que leurs parents leur ont léguée. Et vous, alors, nés avant la chute du mur, quel sera votre sacrifice ?

 

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