Réponse à l’Express

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Je me suis récemment fait tirer le portrait par cet hebdomadaire qui fut, il y a fort longtemps, un titre glorieux de la presse française. Pour un petit Suisse romand, c’est un honneur.

Certes de loin surpassé par la nomination de Didier Pittet comme chef de la commission d’enquête chargé par le président Macron d’évaluer la politique publique française face au Covid…

Rude tâche, tant la politique en question a été catastrophique ! Mais d’après des déclarations récentes, le Pr Pittet semble au contraire les trouve pas mal bonnes. Tout a l’air donc plutôt bien goupillé pour un président déjà fortement engagé dans une opération : « j’ai les mains toutes propres », pour laquelle quelques barils de gel hydro-alcoolique supplémentaires seront bienvenus.

Le journaliste de l’Express, M. Victor Garcia, reprend à mon encontre une antienne désormais consacrée par la propagande gouvernementale : relever les problèmes chroniques de la recherche médicale, son manque de rigueur et de probité (qui sont depuis 15 ans un secret de polichinelle), revient à attaquer la Science !

 

Le ministre de la Santé (appellation que l'on peut trouver quelque peu trompeuse par les temps qui courent), Olivier Véran, a quant à lui réagi à l’audition du Pr Raoult par la commission d'enquête parlementaire en bombant le torse : « Je ne laisserai pas salir la Science ! »

Pauvre biquet, la « Science » est sale depuis un moment et la récente séquence d’épisodes auxquels nous avons assistés aura révélé cet embarrassant problème avec autant d’évidence que le nez au milieu de la figure. Il n’y a guère que la presse et les autorités sanitaires pour faire semblant du contraire (comme chez nous la RTS et les HUG). Le problème en question gangrène la recherche médicale, les universités et les revues s’en alertent de longue date, mais le nommer revient à s’attaquer au savoir ! Comme si dénoncer la malbouffe revenait à s’attaquer à l’alimentation.

Alors que ce qui salit la science, ce sont les magouilles qui l’instrumentalisent et la dévoient. Et que ce qui l’agresse, c’est bien de nier cette réalité en laissant la gangrène s’étendre…

M. Garcia a donc croqué mon portrait et le moins qu’on puisse dire est que son préjugé à mon égard n’était pas excessivement favorable. Le titre annonçant sans ambiguité la couleur :

« COVID-19 : JEAN-DOMINIQUE MICHEL, UN EXPERT SUISSE AUTO-PROCLAME EN GUERRE CONTRE LA SCIENCE ! »

Comme le droit français accorde un droit de répondre aux personnes visées par ce genre de papiers, voici celui que j’ai fait parvenir à l’hebdomadaire en question, dont les pages furent habitées en leur temps (once upon a time) par les plus belles plumes de leur époque. Aujourd’hui, c’est la vitrine d’un homme d’affaires propriétaire du groupe Altice, dont BFM TV et ce qu’il reste de Libération. Il se trouve d’ailleurs que par le plus grand des hasards, Altice et Gilead ont de nombreux actionnaires communs

 

Je ne sais pas à quoi l’auteur prétend reconnaître un « expert ». En ce qui me concerne, cela fait trente ans que j’observe les dispositifs de santé aux titres des différentes fonctions que j’ai occupées en leur sein.

J’ai au cours de ma carrière publié vingt-huit articles dans des revues professionnelles en santé publique, ai été invité comme conférencier dans plus de cinquante congrès, rédigé trois monographies, réalisé six films documentaires, été invité à présenter mes travaux de recherche ou à enseigner dans sept universités et huit hautes écoles en santé.

A moins que l’explication de la vindicte à mon encontre réside dans l’effet caste : les sachant contre le reste du monde (forcément ignorant ?) Pour ma part je me range, résolument, du côté du grand public. M. Garcia s’étonne de la diversité de mon parcours et des nombreuses sollicitations médiatiques auxquelles j’ai répondu. Il semble ignorer que les phénomènes de société, vastes et multiformes, constituent le domaine d’expertise des anthropologues.

M. Garcia entreprend ensuite de dénigrer les perspectives que j’ai proposées autour de l’épidémie de Covid, mais sans les nommer -ce qui est ma foi bien pratique. Les rares qu’il évoque se sont avérées fondées, comme le taux de létalité réelle du coronavirus (infection fatality rate) -que j’avais évalué dès le 18 mars aux alentours de 0.2%- s’est vu confirmer depuis par le Pr Ioannidis de l’Université de Stanford (un des tous meilleurs épidémiologistes au monde), les Pr Streeck et Hartmann en Allemagne, ou encore le CDC (équivalent de l’INSERM aux États-Unis). D’où ma question : sait-il de quoi il parle ?

Quant au reproche d’avoir minimisé la gravité de l’épidémie je me suis employé à rappeler des ordres de grandeur -ce qui était urgent pour contrebalancer la psychose collective induite par les messages anxiogènes des autorités et des médias. Dont on voit désormais, hélas, les effets pervers sur la santé psychique des « confinés ». Pourquoi M. Garcia n’en parle-t-il pas ?

Il m’accuse enfin d’attaquer la science. C’est exactement l’inverse. Je pointe un sérieux problème de fiabilité qui touche aux publications médicales. Au long des années, les rédacteurs en chef des principales revues ont tiré la sonnette d’alarme sur l’emprise des laboratoires pharmaceutiques dont je ne suis pour ma part pas naïf, étant citoyen suisse… Je citerais comme exemple le Dr Richard Smith (du British Medical Journal) : « la plupart des études scientifiques sont erronées, et elles le sont parce que les scientifiques s’intéressent au financement et à leurs carrières plutôt qu’à la vérité », et encore la Dre Marcia Angeli (du New England Journal of Medicine) : « il n’est tout simplement plus possible de croire une grande partie des recherches cliniques qui sont publiées, ni de se fier au jugement de médecins de confiance ou à des directives médicales faisant autorité » et enfin Richard Horton du Lancet en 2015 : « la science a pris un virage vers l’obscurité (…) L’endémicité  apparente des mauvais comportements en matière de recherche est alarmante. »

Les centres universitaires qui travaillent sur l’éthique (dont celui de Harvard) évoquent une « corruption systémique » régnant au cœur des politiques de santé.

Ce sont ces experts que je cite, à l’appui de mes analyses. Le problème n’est évidemment pas la science, mais la mauvaise science et la pseudoscience instrumentalisées par des intérêts. Nier la réalité du problème et traiter les lanceurs d’alerte d’« ennemis de la science » abuse le grand public.

Les lecteurs trouveront dans mon livre des analyses soigneusement documentées, avec plus de deux cents références scientifiques solides à l’appui, apportant des réponses aux questions qu’il se posent. C’est sans doute pour cela que mon livre dérange. Voilà ce qui devrait intéresser un journaliste indépendant et œuvrant pour le bien commun.

 

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